Je tourne et retourne mes chaussures de randonnée dans tous les sens, mais l’évidence est là, l’usure à effectuer son travail et d’un air attristé je leur murmure :
- “ voici venu pour vous le temps du repos.”
Je ressens qu’il n’est pas facile de me séparer de mes brodequins.
Mais quel est cet écho que j’entends dans le lointain ?
- « Ne fais pas tant d’histoire, ce n’est qu’une paire de godasses ». Suivi d’un rire sarcastique
- “ Quel est cet imposteur ? “
- “ Moi l’élégant gandin ! Je ne chausse que des mocassins en cuir venant d’Italie. Ça, ce sont des souliers ! “
- “ Vois-tu, celles-ci ne sont pas des chaussures comme les autres, nous avons passé beaucoup de temps ensemble, un lien s’est créé.”
- “ Bagatelle tout cela, tu es atteint de syllogomanie !”
- “ Écoute-moi si tu le veux et ne me considère pas comme un fou ! Les chaussures de randonnée ne sont pas là pour la mode ou fanfaronner en exposant une marque. »
- “ Que fais-tu de la galanterie et de la séduction auprès des dames ?”
- “ Décidément, tu as dû mal à comprendre, mes chaussures de montagne ne sont pas là non plus pour la fantaisie, provoquer ou draguer.”
Encore que, souvent les dames qui font de la montagne ont des cuisses musclées, bronzées, un galbe prometteur et surtout un sourire qui illumine le visage et qui pourrait inviter à quelques tendresses. Alors les chaussures peuvent être un bon préambule à une discussion plus coquine. Et quoi de plus agréable qu’un peu de volupté face à ces montagnes qui nous dominent et nous envoûtent.
– » Que fais-tu de moi espèce de dandy, avec tes idées provocantes je m’égare ! Il faut que tu saches, les chaussures de randonnées deviennent des complices pour le marcheur, nous passons un temps incalculable ensemble, il est évident que dans la solitude et l’effort un dialogue s’introduit. Nous partageons de gros morceaux de passion, de satisfaction et de souffrance.
Dis-toi bien qu’un lien entre elles et moi s’est créé dès que je les ai chaussées dans le magasin. Je te raconte si tu daignes m’écouter. »
- “ Je vais tendre une oreille pour m’amuser de tes coquecigrues !”
– « Ouvre ton esprit et tu comprendras. »
Je me revois dans ce magasin ou j’essaye de nombreuses paires, j’hésite, je les enlève, en rechausse d’autres, revient aux premières et puis je sors celle-ci de leur boîte. Mon pied droit se glisse dans l’antre protecteur, il se sent bien et appelle son jumeau le gauche. À ce moment, je ressens qu’ils sont bien enveloppés, protégés, en sécurité et ils insistent en me soufflant.
– « Ce sont elles ! Nous y sommes comme dans des charentaises ».
L’élégant d’un air moqueur ne sait que répondre et préfère tourner le dos en haussant les épaules. Puis il revient, à la charge, lançant.
- “ Broutille que tout cela et la légèreté, la souplesse pour que tes pieds entrainent dans une folle valse une charmante demoiselle. Il va falloir que tu repasses avec tes péniches, ce sont des godasses de ploucs !”
- “ Alors là je t’arrête, tu dois avoir un peu de respect. Cela ne les dérange pas qu’on leur dise godillots, ça leur donne l’image de la chaussure qui grimpe le rocher, qui avance pas à pas dans le pierrier et permet à leur maître d’atteindre le sommet afin de fêter la victoire, mais godasse elle ne supporte pas. D’ailleurs, je les ai sentis frémir.
Le mirliflore se plie en deux prêts à se tordre de rire quand son mouvement s’arrête net. Son rire se transforme en un rictus d’appréhension, voire de peur.
Il entend une voix d’outre-tombe ou plutôt un souffle rauque qui l’interpelle.
- “Hé, Monsieur le dandy, approchez-vous, car ma voix n’est pas très forte ? Oui, oui, c’est moi le brodequin qui vous appelle et j’ai déjà envie de vous lancer à la figure que vous êtes un piètre gandin. Savez-vous que sans votre pied vous n’auriez aucun équilibre et que vous évolueriez encore à quatre pattes. Il vous serait bien difficile de faire le fanfaron auprès de ces demoiselles au décolleté affriolant. Mais je tiens aussi à vous enseigner qu’avec ma carapace en cuir qui cache une enveloppe de Gore-Tex, je protège ce pied dont vous ignorez le merveilleux fonctionnement et la fragilité. Apprenez, monsieur l’élégant qu’il est composé de 26 os, 16 articulations, 107 ligaments, 20 muscles et quelques milliers de terminaisons nerveuses reliées aux cerveaux. Cela demande un minimum de précaution si l’Homme veut que le chemin soit long, qu’en pensez-vous ? Allez dansez maintenant, cessez de vous moquer, car bientôt vos pieds vont se tordre de colère sous votre insolence. »
Un peu défait, le jeune margoulin s’en va la tête basse, s’arrêtant et regardant ses pieds. Il doit se poser sûrement beaucoup de questions sur les extrémités de ses membres inférieurs qu’il gesticule et tournicote dans tous les sens.
Moi je repense à ce moment où je vous ai acquise et vous êtes devenus mes compagnes de route. Quelques jours plus tard, vous désertez à tout jamais le carton qui vous gardait et vous voici au travail, que dis-je, à l’œuvre sur les sentiers alpestres du tour des Portes du Soleil. Pas d’assouplissement du cuir, pas de préparation pour vous, nous partons pour une semaine de marche, environ 120 kilomètres et 7400 mètres de D+.
Pas de frottement, pas d’ampoules, c’est cela la chaussure moderne qui sied au pied, on a plus envie de la quitter et dès qu’une rando se termine avec elle on rêve à la suivante.
Avec mes chaussures de randonnée, combien de kilomètres ? Combien de pas ? Incalculable ! Mais toujours dans le confort je n’ai jamais ressenti cela comme une corvée ou une appréhension de vous enfiler. Au contraire, je savais que nous allions passer une belle journée de concert.
Que la piste soit large, le sentier pierreux, poussiéreux ou boueux, vous avez sans cesse protégé mes pieds. Nous avons ensemble traversé des torrents, remonté des chemins transformés en ruisseau tel qu’en Sierra Nevada, vous n’avez jamais failli et mes pieds ne connurent point les affres de l’humidité qui provoque des frottements.
Avec moi vous avez parcouru Vosges et Jura. Grimper les flancs du piton de la Fournaise et du piton des Neiges aux pierres volcaniques agressives. Nous avons marché dans le sable de la Rota Vicentina au Portugal et gravi les pentes rocheuses de certaines montagnes en Grèce. Vous avez pris le train, l’avion, le bateau. Vous avez résisté à la neige et chaussé des raquettes, vous avez toujours gardé mes pieds au chaud.
Vous avez dormi de nombreuses nuits en bivouac dans l’abside à attendre mon réveil pour de suite m’offrir la douceur de votre confort.
Pas après pas, l’usure s’est installée, le pare pierre s’est ridé, fendillé. Et malgré la fatigue des kilomètres, vous vous êtes battus pour poursuivre consciencieusement votre travail, protéger mes pieds.

Le temps est venu pour vous d’arrêter de parcourir les sentiers de notre terre, mes pieds ont trouvé des remplaçantes dans lesquelles ils se sentent comme des poissons dans l’eau.
Alors mes chères chaussures de randonnées je vous dis merci et adieu !

Pour régler un oubli incroyable de ma part et comme me le soulignait dans un message l’un de mes lecteurs, ces chaussures de randonnée en retraite sont de ma marque Assolo !
Suite à une mauvaise manipulation j’ai dû effacer le message de Thierry.
Il me fait remarquer à juste titre que j’ai omis de citer la marque de ces valeureux godillots.
Ce sont des Assolo !
La réparation est faite dans le texte.
J’ai profité de mon passage en France pour préparer la succession je n’ai plus trouvé la même marque et mes pieds se sont exclamés quand ils découvrirent le confort de chaussures de marque Autrichienne Dachstein.
J’ai déjà parcouru un peu plus de 100 kilomètres et je suis satisfait.
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Réparation faite dans le texte la marque des héroïnes est annoncé
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Grand plaisir d’avoir de vos nouvelles. Peut-être cet hiver au Portugal ?
Si je comprends bien une histoire qui ne casse pas les pieds !
Pascal
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C’est le pied, ton histoire !
Milu
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