Épisode 1


Georgette et Gaston forment un couple comme les autres, comme des millions d’autres.
La soixantaine, ils ont eu deux enfants qui ont fait leur nid. Ils sont fatigués de leur travail, elle est vendeuse et lui est charpentier, ils attendent la retraite avec impatience.
S’aiment-il encore ? Comme le définit l’effeuillage de la marguerite, je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, plus du tout.
Plus du tout ? Enfin non, il ne faut pas exagérer. Ils ne savent plus bien, mais après quarante ans de vie commune, que reste-t-il ? De la tendresse ou est-ce simplement l’habitude de se côtoyer ? En conclusion, ils ne se voient pas vivre l’un sans l’autre.
La routine a ankylosé leurs sentiments, alors ils se disent bientôt la retraite, nous allons souffler et nous retrouver.

Mais ne voilà-t-il pas qu’un jeune loup de la politique/finance vient de gagner par une multitude de fourbes promesses la présidence du pays !
Cela fait longtemps que le couple ne croit plus en toutes ces simagrées politiciennes. Pourtant, plus jeunes, ils s’investissaient dans cette vie politique, convaincus que le changement pour de meilleures conditions de vie passait par là. Ils connaissent l’histoire des luttes de 1936 et le programme du Conseil national de la résistance (CNR) qui permit des améliorations majeures dans la vie du peuple.

Georgette n’oublie pas que les femmes ont le droit de vote que depuis 1944, donné par le gouvernement provisoire qui est à Alger.

Quant à Gaston, il garde en tête cet extrait du programme du CNR : «l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie».
Gaston, quand il en parle, s’emporte et Georgette, à regarder le freluquet qui a pris les manettes du pouvoir, en a les larmes aux yeux.
Aujourd’hui, ils tournent le dos aux isoloirs et ont perdu tout espoir de changement grâce à la politique.

Leur belle-fille est thérapeute dans le développement personnel, elle leur souffle que le changement viendra de chacun de nous, en devenant nous-mêmes des êtres de paix.
Gaston hausse les épaules et Georgette, en tant que femme, est convaincue que le bon sens arrivera par les femmes. Elle constate bien que la haine grandit aussi vite qu’une pousse de bambou et qu’il n’y a pas de solution de ce côté-là. D’ailleurs, même si Gaston se montre sceptique, l’est-il autant que cela ?

Lors de sa participation à un rassemblement contre je ne sais plus quel projet gouvernemental, il avait été choqué par la colère de certains manifestants. Avec son bon sens, il s’était dit : ce n’est plus ma place, comment pouvons-nous souhaiter un monde meilleur, plus humain si nous même sommes dans la haine? Certes, ces gens de pouvoir nous méprisent, mais est-ce une raison pour être pire qu’eux ?
Il y a une personnalité que Gaston admire, c’est Nelson Mandela. Il avait, après des années de prison, exprimé ceci à ses amis de l’ANC : il y a une chose que nous ne devons pas adopter, c’est un comportement identique à celui de nos adversaires. Cela lui avait valu des critiques et même certains de ses compagnons lui avaient tourné le dos. Mais c’est sa réflexion pacifiste qui lui a permis de gagner la présidence et de réaliser tout ce qu’il a pu faire.

Enfin, cette politique de l’argent les désarçonne et ils n’écoutent plus toutes ces informations que Gaston considère comme de la propagande gouvernementale, et non plus comme une information permettant au citoyen d’effectuer sa propre analyse. Il se désintéresse de cette politique et préfère se plonger dans des livres d’aventuriers, et cela lui donne de grandes envies de voyages. Quant à Georgette, elle lit des livres que lui prête sa belle fille sur le développement personnel.

Dans deux ans, nous accèderons à la retraite, le moment sera venu de décider de ce que nous ferons de notre vie, précise Georgette. Elle se remémore ses rêves de jeunesse, son désir de découvrir l’Europe, le monde, alors peut-être que ?

Mais ne voilà-t-il pas que le jeune loup, né avec une cuillère en or dans la bouche, parle de reculer l’âge de cette retraite. Repousser ce moment attendu avec impatience par eux et tant d’autres alors que le travail commence à fatiguer les articulations. Quant à l’ambiance dans les entreprises, elle se dégrade, le stress monte aussi vite que les courbes des intérêts des actionnaires.
D’après le projet de loi, ils devraient effectuer deux ans de plus.

Il y a quelques décennies, ils avaient ouvert une bonne bouteille pour fêter cette avancée sociale, la retraite à 60 ans. Ce départ n’est plus qu’un mirage, car une première réforme est passée par là et les voici obligés de s’éreinter jusqu’à 62 ans. Maintenant, on veut leur imposer deux ans de plus, c’est un kidnapping de leur santé, de leur liberté.

Illustration de Laetitia


Comme des millions de Français, ils descendent dans la rue, cela les rajeunit et ils se souviennent de leurs vingt/trente ans. Ils se rendent compte que ce temps où l’on pouvait négocier, discuter est révolu. Aujourd’hui, les politiques gouvernent avec brutalité et manque de respect. Cette loi sur l’âge de départ à la retraite est passée à la manière de certains pays où l’on ne souhaiterait pas vivre car les libertés y font figure de parents pauvres.

Pour finir, Georgette et Gaston soufflent, ils ont commencé à travailler jeune, ils vont pouvoir partir à 62 ans.

Ces dernières années d’activité coulent non pas comme un fleuve tranquille, mais plutôt comme le torrent tumultueux qui dévale la montagne. Lui par contre est radieux au milieu des prairies fleuries où s’ébattent les marmottes, se dit Georgette en repensant à leurs précédentes vacances. Dans l’entreprise c’est un chant funèbre de menace, d’insatisfaction et de toujours plus.


Enfin, ce jour tant attendu par eux arrive, d’autres appréhendent ce moment, car ils se demandent ce qu’ils vont faire de tout ce temps. Dans leurs têtes sonne le glas du vieillissement, devant eux la dernière route avant le grand saut et cette pensée les pousse à mettre le drapeau en berne.

Quelle voie vont prendre Georgette et Gaston ?


À suivre

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