Épisode 2

Après une fête organisée par leurs collègues qui les appréciaient où des discours sont évoqués à leur éloge, une phrase résonne dans les méninges de Gaston « la fin de la vie active ! »

Il trouve quand même que c’est une drôle d’idée que cette expression. Si je ne suis plus actif, que suis-je ? Inactif ? Sous entendu inutile ?


— C’est une mise au rebut, dit-il, mais ils ne m’auront pas avec leur slogan absurde. Toutes ces années de travail, c’était juste pour vivre et parfois survivre. J’ai surtout la sensation que nous avons donné une grande part de notre vie à la société. Sans notre force de travail qui fut mal rétribuée, où en serait le PIB de l’État ? Sans notre conscience professionnelle, où serait la richesse des actionnaires ? Ce qu’ils nomment salaires ne sont que des miettes et vu notre bon sens nous les avons utilisés parcimonieusement ce qui nous fait une légère réserve.

— Je ne crois pas qu’ils font de même dans les sphères du ministère des finances, relève Georgette, car quand ils parlent de budget ce n’est que pour exprimer des déficits, des restrictions et prélèvements supplémentaires pour le peuple. Quand je pense qu’ils ont osé supprimer l’impôt sur les grandes fortunes !


Elle se souvient avoir lu ceci il y a peu de temps : ceux qui gagnent 100 000€/mois, persuadent ceux qui gagnent moins de 2000€, que tout va mal à cause de ceux qui vivent avec moins de 1000€. Et ça marche !

— Alors maintenant que nous les tenons ces grandes vacances, déclare Gaston, nous n’allons pas nous laisser abattre par ces réflexions culpabilisantes, du style nous ne sommes plus productifs, nous représentons un coût pour la société…

Pour l’instant, ils n’ont pas de projets et ils utilisent ces premiers jours, voire ces premières semaines à mettre de l’ordre dans leur petite maison qu’ils étaient arrivés à acheter en comptant chaque euro dépensé. Mais ce qui les a bien aidés ce sont les chantiers que Gaston effectuait les week-ends au détriment de leur vie, ils ont été privés de nombreux moments ensemble, mais il n’y avait pas d’autres solutions.

Illustration de Laetitia


Donc cette liberté, ils veulent la savourer et c’est la bonne humeur qui guide leurs journées. Souvent à la découverte de tel ou tel objet leur remémorant des souvenirs, on entend des éclats de rire. Petit à petit, chacun ressent, sans en parler que c’est peut-être maintenant que leur vie commence et cela les amène à s’égarer dans des pensées un peu loufoques. Ces objets font remonter à la surface des rêves d’évasion de leurs premières années de mariage qu’ils ne purent se réaliser, car rapidement Georgette se retrouva enceinte. A présent, ils ont la sensation de retrouver cette période d’insouciance.
Ces événements ont donné des idées à Gaston, il va rejoindre Georgette qui est dans la mansarde entourée d’un halo de poussière, il lui déclare :
— Ce soir, habille-toi joliment, on sort !

Elle le connaît, ce n’est pas la peine de poser de questions, il aime les cachoteries et faire des surprises. Cela la ravit et l’émoustille, ce n’est pas le retour d’âge qui est bien loin, mais le retour de la vigueur de la jeunesse.
Elle ne traine pas pour quitter le grenier et ses toiles d’araignée, signe que c’est une maison où il fait bon vivre et avec empressement elle se pomponne.


— Alors, ma Georgette, tu es prête ?
N’attendant pas sa réponse, il se retourne et, surpris, il émet un sifflement, car voici bien longtemps qu’il ne l’avait vue aussi coquette.


Il l’amène dans une petite auberge nichée au cœur d’une forêt, elle ne connaît pas le lieu et cela l’étonne, car il ne lui en a jamais parlé.
C’est une journée de fin de printemps qui, avec sa douceur, ouvre les premiers battants des portes de l’été. Ils s’installent sur la terrasse autour d’une table ronde, le soleil caresse la peau des corps légèrement déshabillés alors que le rossignol dans le houppier du chêne lance son chant mélodieux. Une rivière égrène un joyeux clapotis, le soleil scintille sur l’eau et il est facile d’apercevoir la truite vagabonde qui frétille.
D’autres couples arrivent et tout le monde se salue avec un grand sourire sans pour autant se connaître. L’ambiance est amicale et chaleureuse, Georgette apprécie. Ce qui la réjouit le plus c’est de se rendre compte qu’il n’y a pas de simagrées avec des agencements de table compliqués, des menus où le choix élimine le plaisir, car il devient un casse-tête.

Une serveuse affichant sa bonne humeur et une poitrine avantageuse leur souhaite la bienvenue et leur annonce la composition du souper : une assiette de charcuterie avec de la salade, des pommes de terre grillées qui accompagnent une côte de bœuf, une assiette de fromage de pays, munster et comté et pour clôturer le tout une meringue glacée. Le pousse-café est offert par la maison ou une liqueur pour les dames. Cela leur convient tout à fait et, même si c’était le contraire, le choix étant restreint, ils n’auraient plus qu’à s’en aller, ce que ni l’un ni l’autre ne désire, vu le charme romantique du lieu.



Le repas s’écoule à discuter de choses et d’autres, Georgette se pince plusieurs fois les lèvres pour ne pas demander la raison de cette invitation, elle applique l’adage tout vient à point à qui sait attendre. Ses yeux sont accaparés par l’admiration de cette impériale meringue glacée où la chantilly présente des ondes ressemblant à des vagues se terminant sur un sable blanc. Dans son esprit, le chant du rossignol se transforme en maloya ou en biguine et, en y regardant de plus près, on peut remarquer qu’elle se dandine de ravissement sur sa chaise. Elle relève la tête brutalement, n’en croit pas ses oreilles, se sont bien des notes de musique provenant d’un accordéon qui s’élève à l’autre bout de la terrasse.

Illustration de Laetitia

Séduite et charmée par le cadre de l’auberge nichée comme la maison de Blanche-Neige dans cette clairière, elle se prenait pour une princesse de l’un de ces contes de fées que sa maman lui racontait assise sur le bord du lit ; de ce fait, la piste de danse située à l’extrémité de la terrasse lui avait échappé. Elle n’a pas le temps de comprendre ce qui se passe, déjà Gaston…

À suivre

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