… Est-il envahi de regrets au point de saboter leur périple ?
Cela lui rappelle une discussion avec Estelle où elle leur a expliqué que pour être bien dans la vie, il faut trouver le juste milieu. Elle leur donnait cet exemple, la vie c’est comme une route avec au centre une ligne continue. La richesse de la vie c’est de se maintenir dans le juste milieu. La raison, le mental tentent perpétuellement de nous écarter de cette ligne qui nous permet d’accéder à un bien être intérieur, une sagesse. Garder l’équilibre n’est pas obligatoirement facile, mais c’est un travail d’artiste. Ne sommes-nous pas les comédiens de notre propre pièce de théâtre et sûrement des voyageurs en bohème ?
Georgette, lisant l’inquiétude sur le visage de son mari, le rassure :
— Écoute, lui dit-elle, dans les jours à venir nous aurons un signe flagrant sur notre destination qui va nous mettre en accord. Ne te préoccupe pas et garde confiance.
Avec des yeux de tendresse, il regarde son épouse :
– Tu as toujours des solutions de sagesse.
Satisfaits de leur route, ils parviennent en fin d’après-midi chez leurs amis dans le charmant village de Saint-Martin d’Ardèche. En cette saison, le niveau de l’eau est bien bas dans la rivière connue pour ses gorges exceptionnelles en amont du bourg. L’accueil est d’autant plus cordial et bouillonnant que cela fait quelques années qu’ils ne s’étaient point retrouvés.
À la vue de la table garnie de plats variés des spécialités ardéchoises et du nombre de bouteilles de côtes du Rhône, Gaston comprend que c’est un repas pantagruélique qui les attend. Sans compter l’apéritif qui démarre sous les meilleurs auspices.
Une pensée traverse l’esprit de Gaston, heureusement que nous avons prévu de marcher dans les prochains jours dans la haute Ardèche et de découvrir le mont Mézenc et le Gerbier de Jonc. Il adresse un grand merci en pensée à son fils de les avoir provoqués.
Jean et Camille les amis ont invité leur voisin, Camille explique :
— Sa femme est décédée il y quelque mois et il a du mal à se relever. Il passe ses journées seul à se morfondre alors on s’occupe de lui comme on peut. Cette soirée va lui faire du bien, du moins on espère, car certains jours nous sommes bien démunis. C’est incroyable quand même, cette mort nous atteint tous tôt ou tard, il parait que c’est environ 600 000 familles chaque année qui connaissent le deuil d’un enfant ou d’un conjoint. Rien ne nous prépare pour faire face à ce moment dramatique, aucun conseil pour épauler ceux qui sont dans la peine. C’est un drôle de monde, on envoie des tas de trucs dans l’univers et personne ne sait comment s’y prendre avec le décès. C’est la seule chose dont on est certain et nombreux sont ceux qui évite d’en parler. Bien entendu, on lui a recommandé de consulter un psychothérapeute, mais pourquoi faut-il encore ouvrir le porte-monnaie pour avoir du soutien ? Les funérailles lui ont déjà coûté assez cher, c’est un vrai business qui est organisé autour du deuil. D’ailleurs la misère et la pauvreté doivent en enrichir certain, sinon je ne vois pas pourquoi elle serait maintenue de cette manière alors que chaque président nous promet de la combattre.
— Ça suffit Camille tu vas nous démoraliser, ce soir c’est la fête! déclare Jean, tient voilà Ernesto.
Après les présentations d’usage, très vite, les barrières tombent, le tutoiement prend le dessus et au deuxième verre d’apéritif les rires fusent au-delà des haies fleuries entourant la maison. Les invités s’intéressent à la décision de Georgette et Gaston, tout vendre pour partir, les questions jaillissent ainsi que les félicitations pour un courage qu’ils ne se sentent pas.
— Je ne crois pas que nous ayons eu un courage particulier, reconnaît Gaston, en nous courait une frénésie de vie, de liberté. Toutes nos décisions nous semblent logiques.
— Vous devez aussi entendre cette réflexion autour de vous : nous on profite de la vie ! Quand tu regardes ce que les personnes veulent dire, c’est encore acquérir un objet qui ne va pas les rendre plus heureux. Ou bien d’autres futilités, renchérit Georgette. Alors on s’est demandé quel est le sens de cette affirmation, profiter de la vie, quand on accède à la retraite. Attendre que le temps s’écoule, observer son ossature se raidir, son cerveau se ramollir ? Je connais un certain nombre de collègues de travail qui depuis quelques années sont en retraite, elles espéraient ce moment et depuis que font-elles ? Rien ! Si, elles déclinent.
— Nous avons décidé de profiter en nous libérant du surplus matériel, en vivant dans la sobriété heureuse comme dit notre belle-fille et d’aller voir ce qui se passe derrière la ligne d’horizon. D’aligner nos envies avec le concret.
Ernesto paraît rêveur, peut-être avait-il aussi des projets qui ne pourront plus se réaliser?
C’est à ce moment que Jean demande :
— Mais où allez-vous pour cet hiver ? Quel pays comptez-vous visiter ?
— C’est qu’on hésite, moi j’aimerais l’Italie et Georgette préfère l’Espagne, on va finir par faire comme les gamins, tirer à la courte paille.
À la surprise générale, Ernesto sort d’une espèce de léthargie qui l’avait envahi:
— Mais vous n’avez pas pensé au Portugal ? C’est incroyable comme les voyageurs oublient souvent mon pays d’origine. C’est magnifique le Portugal petit pays avec tant de contrastes. Tenez, après avoir traversé l’Espagne, vous entrez par Rio del Onor, village très original où les habitants vivent encore en collectivité comme il y a bien longtemps. L’une des sept merveilles du Portugal. Puis vous rejoignez Chaves, le départ de la nationale 2 qui sillonne tout le centre du pays. Vous visiterez les villages de schistes, vous pourrez vous amuser à franchir à pied la passerelle Arouca et ses 516 mètres de long. Vous parviendrez dans l’extraordinaire vallée du Douro où le vignoble descend en cascade vers le fleuve qui coule paisiblement jusqu’à Porto. Vous pourrez faire quelques détours, par la serra da Estrela et découvrir que nous les Portugais sommes malins, son sommet est à 2000 mètres grâce à une tour de sept mètres de haut. Puis partez visiter Monsanto un village où les roches compénètrent les habitations, ne ratez pas Marvao, Monsaraz et l’immense barrage de Alqueva. Dans l’Alentejo vous pourrez écouter une des traditionnelles chorales et déguster l’un de ces vins qui reflètent la force de la sécheresse de cette terre.

Enfin l’Algarve, sa côte extraordinaire découpée par les vents et les marées, où se trouve le bout du monde avec le Cabo Sao Vincent. Vous qui aimez marcher, des petites montagnes vous attendent et vous ne croiserez quasi personne. Rendez-vous à Querença, j’ai encore un terrain là-bas que mon cousin entretien, vous pourrez vous y poser avec votre camping-car autant de temps que vous voulez, il y a même de l’eau et cela me rend tellement heureux, c’est gratuit. Enfin dans ce pays vous serez subjugués par l’accueil et la gentillesse de la population, mais aussi par une gastronomie merveilleuse. Ne ratez pas la cataplana, la migas ou le cochon de lait.
Gaston époustouflé le remercie de sa générosité et Ernesto reprend de plus belle.
— Et surtout si vous avez le temps au mois de mai ce sont les Açores qui vous attendent. Des hortensias en fleur partout, c’est envoutant. Vous qui aimez la randonnée, grimpez au sommet du Portugal le Mont Pico, un ancien volcan à plus de 2300 mètres. Si les Dieux sont avec vous de là-haut, vous aurez une vue sur tout l’archipel des Açores, profitez aussi de cette île pour déguster un vin de lave. Sur l’île de Sao Miguel, dans la ville de Furnas, le volcanisme n’est pas loin, eaux chaudes, boues bouillonnantes, goûtez le cozido, un pot-au-feu qui cuit environ sept heures à la chaleur de la terre.

Tout le monde est emporté par l’enthousiasme de Ernesto et la soirée se poursuit dans une joviale ambiance où le vin et les rires sont les invités d’honneur.
La nuit est tombée depuis longtemps, la fatigue se ressent, les voix diminuent d’intensité, un dernier verre et chacun s’en retourne vers sa canfouine.
Georgette est pressée de parler avec Gaston, mais le regardant assis au bord du lit, elle comprend que pour ce soir cela va être difficile…
À suivre…
😍😍😍😍😍
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