Episode 6

Georgette est pressée de parler avec Gaston, mais le regardant assis au bord du lit, elle comprend que pour ce soir cela va être difficile…

Le Côte du Rhône fait son effet, ses yeux sont déjà mi-clos et elle entend le début de son ronflement, preuve qu’il a un peu abusé.

Elle reste quelque temps éveillée seule avec son mystère. J’aurais dû boire quelques verres de plus, je me serais moins senti abandonné. Je dois me dépêcher de m’endormir, se dit-elle, demain, enfin tout à l’heure, je dois être en forme avec la journée qu’ils nous ont concoctée.

Après plusieurs ronflements, il faut déjà ouvrir un œil, c’est Jean qui réveille la maisonnée. Autour de la table du petit déjeuner, vue  l’ambiance enjouée, on comprend vite que les rires ont plané pas bien loin pour s’emparer des esprits dès l’éveil.

Ernesto revient tout aussi joyeux qu’hier au soir, mais que vont-ils donc faire ?

— Le pique-nique est prêt, déclare Camille, nous allons emprunter un minibus au départ du bourg qui va nous mener jusqu’à Vallon Pont d’Arc. De là, nous effectuerons une descente en canoë de 24 kilomètres dans les gorges de l’Ardèche. Allez ne traînons point, je connais le chauffeur il est pointilleux sur l’horaire.

En ce début d’automne, la difficulté vient surtout du fait qu’il y a un manque d’eau. Les paysages sont exceptionnels et pour les amoureux de la nature que sont Georgette et Gaston c’est un ravissement, un moment d’extase. Ernesto n’a plus parlé de son Portugal, mais n’a pas cessé de remercier toute l’équipe en disant : 

— Oh ! Cela fait bien longtemps que je n’ai pas été aussi heureux !

Camille et Jean sont dans un état de grand bonheur en voyant Georgette et Gaston, mais c’est surtout les yeux remplis de joie d’Ernesto qui les bouleversent.

L’activité physique et les émotions ont bien fatigué tout le monde, Ernesto avant de partir remet à Gaston les coordonnées de son cousin. Puis tout ce petit monde ne pense plus qu’à une chose: la douceur des bras de Morphée. Ce n’est pas encore ce soir que Georgette peut parler de son mystère à Gaston, ça finit par l’agacer. C’est une belle leçon de patience, se dit-elle.

Les rêves furent mouvementés, se bousculaient le repas gargantuesque, le flot de paroles sur le Portugal et ces paysages grandioses des gorges. Ce matin, ils ont le temps, ils doivent visiter l’incroyable village d’Aiguèze perché sur la falaise qui domine l’Ardèche et Ernesto a décidé de les inviter au restaurant. Il dit en riant depuis que vous êtes arrivés les romanichels, ma vie à changer.

Encore, quelques jours de visite dont les caves de Côtes du Rhône, mais aussi du vin d’Ardèche et déjà l’heure du départ sonne. Le couple d’heureux voyageurs parvient dans la cuisine pour déjeuner. La table est garnie et ne peut que réjouir les yeux et les papilles gustatives. Des fruits, du pain frais, du beurre, du fromage, de la confiture maison, des œufs durs et pour la gourmandise de Georgette, de la crème de châtaigne fabriquée par Camille.

Gaston prend son air le plus grave, à la surprise de tout le monde et commence : 

— Mes amis…

Jean de suite l’averti : 

— Pas de discours politique, je ne les supporte plus. 

Mais chacun se demande quand même ce qui lui arrive, car le matin ce n’est pas son style à être sérieux et il est plutôt le premier à lancer une plaisanterie parfois grivoise. Gaston les regarde avec un sourire et des yeux exprimant une incommensurable reconnaissance:

— Mes amis, reprend-il, avons-nous conscience que nous sommes privilégiés? 

Jean l’arrête.

— Privilégiés, privilégies tu en as de…

Mais Gaston lui coupe la parole.

— Écoute-moi ! Toi ou Camille comme Georgette ou moi, dès lors que l’on se lève tous nos sens fonctionne, je vois le soleil et les fleurs de ta terrasse. J’entends les cigales et je sens le baiser de ma femme sur la bouche. Je descends l’escalier et aucun d’entre nous n’a de douleurs, aucune courbature malgré notre journée d’hier. On tourne le robinet, l’eau coule chaude ou froide selon mon besoin. Quand je vois cette table de petit déjeuner, le choix est important, j’en suis presque à hésiter sur ce que je vais manger. Le parfum du café taquine mes sens olfactifs. Nous sommes des privilégiés, oui ! Sachez que 3/4 de la population mondiale n’a rien de tout cela. Ce sont des milliards d’enfants, de femmes et d’hommes qui, soient sont malades, n’ont rien à manger et même pas d’eau potable pour un très grand nombre. D’autres se réveillent au son des bombes ou des fusils mitrailleurs alors que certains craignent la dénonciation d’un voisin, d’un parent comme nous l’expliquait Ernesto lors de la dictature au Portugal. L’idée n’est pas de se culpabiliser c’est simplement de prendre conscience et avoir une immense gratitude envers la vie. Se ravir de ce que nous avons, cela ouvre les portes à l’abondance, de la joie de vivre ! C’est un devoir que de sourire, d’être heureux et d’arrêter de se lamenter, pour un soi-disant mauvais temps ou une bosse dans la voiture. Mais surtout, n’ignorons pas que certaines de ces situations très difficiles existent dans notre pays. Voilà, mes amis, sachons apprécier ce que nous avons, la santé, l’amour, le reste c’est du bonus. Celui qui prend conscience de cela à tout compris dans sa vie. Je tenais à vous remercier pour tous ces instants magnifiques et l’amour que nous venons de partager pendant ces quelques jours. 

— Et bien mon Gaston, intervient Georgette tu m’en bouches un coin. Je crois bien que les discussions avec Estelle portent leurs fruits.

— Je te remercie de souligner cela, lance Camille, car je remarque que tous nos voisins dans le quartier se plaignent. Ils ont tout matériellement et ils sont sans cesse dans les zones commerciales à traîner pensant qu’il leur manque encore ceci ou cela. Mais je ne les vois pas pour autant rayonner de joie ou de paix. Toujours à s’en prendre à Pierre, Paul, régulièrement c’est la faute de l’autre. Pour finir, c’est vous qui avez raison de mettre les voiles.

— À ce sujet, il est temps que nous prenions le volant pour rendre visite à la haute Ardèche et éliminer les calories emmagasinées par vos succulents repas, approuve Gaston.

Les voici côte à côte sur les routes sinueuses de ce département magnifique. Georgette qui depuis plusieurs jours ronge son frein sur ce qui lui paraît comme une évidence veut tester son Gaston.

— Dis donc Gaston, il faudrait que l’on se décide pour la suite de notre voyage, car après ces randonnées, la météo se dégrade et il sera temps de prendre la direction du Sud.

Gaston ne répond pas, il est bien embêté…

À suivre…

2 commentaires sur « Episode 6 »

Laisser un commentaire