Episode 8

Il est scotché, quand il entend cette voix féminine douce lui répliquer : 

— Bonjour, oui nous faisons un grand voyage.

Gaston reste coi et c’est Georgette qui ne perd pas le nord et prend la parole afin que son mari ne paraisse pas trop ballot.

— Vous êtes français, sacrée surprise. Nous, nous réalisons juste une petite sortie dans la région Algarve.

Le monsieur plus âgé que la demoiselle, cela se remarque aisément à sa crinière blanche répond : 

— L’essentiel n’est pas la longueur du voyage, mais la qualité que l’on y met.

Georgette aime cette réponse, ce ne sont pas des ambitieux qui veulent se flagorner d’un voyage en des lieux incroyables. Gaston propose : 

— Nous avions l’intention de boire une bière, puis-je vous inviter ?

— Avec plaisir, s’enthousiasme la jeune femme.

Les voici attablés et ils n’ont point l’idée de se laisser bercer par le léger tangage des bateaux du port animé par une douce brise car le besoin d’échange et de partage est pressant.

  Il est souvent décrié que la curiosité est un défaut féminin, Gaston démontre l’inverse, il harcèle ce couple de questions partant dans tous les sens. 

— D’où venez-vous comme cela ? Où allez-vous ? Vous faites un tour du monde ? Vous avez combien de kilos sur les vélos ? Vous effectuez combien de kilomètres par jour ? Où dormez-vous ? Et où habitez-vous en France ? Pour conclure : Oh ! Vous me faites rêver !

C’est le monsieur qui intervient : 

— Nous sommes de la famille des cyclistes, on va se tutoyer. Il serait intéressant de se présenter moi c’est Pierre et mon épouse Mari-Pili.

À ce moment, Georgette a une réaction incontrôlée.

— Comment ça votre femme ? Je croyais que vous étiez son père. Georgette confuse, plus rouge que le feu signalétique tout proche, rajoute de suite, excusez moi de mon incorrection.

— Ne vous inquiétez pas, il en faut plus pour nous choquer. Nous préférons le franc-parler à certains qui nous observent avec un regard qui en dit long alors que d’autres au bout d’un moment font des messes basses. Mais pas trop basses quand même pour que l’on entende, tu penses que c’est sa femme ? Oui, nous avons trente ans d’écart, mais c’est grâce aux réflexions comme la tienne que tout d’un coup l’on s’en souvient.

Et Mari-Pili complète : 

— L’amour ne se commande pas, il vous prend dans les tripes et ne vous lâche plus tant que vous refusez d’y répondre. Alors plutôt que de tomber malade, nous nous sommes laissé porter par son flot de passion.

— Ces belles paroles ne peuvent provenir que d’une femme ; exprime Georgette presque émue.

Mari-Pili est lancée et la force des sentiments la pousse dans la confidence.

— Pierre était paysan, seul sur sa ferme il avait trop de travail. Il cherchait un salarié, j’étais sans travail, j’en ai entendu parler et comme travailler dans une ferme m’intéressait, je me suis présentée, il m’a embauchée. Après environ neuf mois le temps de la gestation, nous étions amoureux, j’ai quitté mon copain et nous nous sommes mariés.

— Quelle belle histoire émet Georgette les yeux envoûtés de romance.

C’est Gaston qui poursuit : 

— Et bien, voici mon épouse Georgette, vous avez compris elle ne fait pas dans la dentelle et ne mâche pas ses mots. C’est parfois rude, mais ça a le mérite d’être clair et je trouve que cela évite des discussions bien compliquées entre nous. Moi c’est Gaston.

Georgette coupe l’herbe sous les questions de Gaston et se met aussi à les interroger.

— Mais vous ne travaillez plus, vous dites effectuer un grand voyage.

Dans cette discussion qui n’est pas prête de se terminer, il y a des émotions et cela donne soif. Gaston commande une deuxième tournée et l’on passe du demi à la pinte.

 Vont-ils encore pédaler ? Sûrement, ce sont tous des solides et je pense qu’il leurs en faut plus pour que leurs têtes se mettent à chanter à tue-tête.

— Certains évènements de la vie nous ont fait comprendre que même si l’on est passionné par son travail, explique Pierre, il est parfois intéressant de changer d’activité. Tel que réaliser ses rêves, c’est ce que nous avons décidé de faire. Le premier était de partir pendant plus d’un an à vélo. Le plus simple afin d’être libre, nous avons tout vendu. Maintenant, on parcourt l’Europe à vélo et après nous verrons bien.

— Il y a un point qui nous relie, dit Gaston, c’est que nous aussi on a tout vendu, mais on a un camping-car qui est sur un terrain qu’un ami nous prête ici en Algarve. Nous réalisons de petites incartades à pied et en vélo. Mais alors quel est votre itinéraire ?

— Avant de te répondre, je constate que comme nous, vous vous êtes débarrassé du superflu. La simplicité, n’est-ce pas cela vivre ? Être heureux avec le moins possible c’est ce qui permet de redevenir attentif à la nature, se fondre avec elle et ne plus faire qu’un. Le modernisme, la consommation, le virtuel, la science qui veut répondre à tout et supprimer l’extase, cette société déprave les hommes, les corrompt et les rend misérables. La lenteur telle que le vélo nous ramène au sens de la vie, l’amour, la joie, l’appréciation.

— Mais dis donc tu as exprimé des choses que je ressentais et sur lesquelles j’avais du mal à mettre des mots, émet Georgette.

— Je vais quand même réagir aux questionnements de Gaston, précise Pierre. Depuis très longtemps je rêvais de me rendre au Cap-Nord, donc nous avons quitté notre région direction ce lieu mythique. Puis on s’est dit que cela serait amusant de nous rendre à son opposé de l’Europe continentale, soit Tarifa en Espagne. C’est réalisé et maintenant nous remontons tranquillement par le Portugal.

Et la discussion se poursuit pour répondre à la curiosité de Gaston et aussi un peu de Georgette. Les kilomètres, les pays traversés, leurs sensations, les bivouacs, etc. Georgette se rend compte que si la bière la désaltère bien et lui donne envie d’aller aux toilettes, sa soif d’interrogations n’est point tarie.

— Mais où habitez-vous en France ?

— Nulle part, rétorque Mari-Pili, puisque nous avons tout vendu dit-elle en riant. On est terrien, européen. On se sent toujours bien là où l’on est.

C’est une réponse qui ne satisfait pas Georgette et qui insiste : 

— Vous êtes quand même natifs de quelque part, vous n’êtes pas né dans un satellite encore que cela va finir par être possible, insinue-t-elle moqueuse envers cette société éprise de folie.

— J’ai des origines sur des îles lointaines de l’océan Indien, mais j’ai adopté les Vosges; quant à Pierre il est Alsacien, né à Colmar.

— Gotfertomi (juron alsacien) lâche Georgette, c’est incroyable, nous sommes aussi alsaciens !

— Et Gaston ajoute on va peut-être me prendre pour un suffloch (le trou qui boit), mais une telle nouvelle cela s’arrose.

Moi, le narrateur, je remarque bien que personne ne résiste à cette troisième commande. D’ailleurs, je suis sûrement le seul à les comptabiliser et je me demande s’ils vont arriver à remonter sur leur vélo ou est-ce les vélos qui vont les tenir ? Enfin moi, à ce rythme j’écrirais de travers ou peut-être même que j’en perdrais ma plume ! 

Il va sans dire que la discussion fut longue et captivante et l’on passait du coq à l’âne c’est-à-dire des fjords de Norvège au cul des vaches dans l’étable. Et des charpentes de Gaston aux agréables histoires portugaises. Voilà quatre passionnés qui ne regardent pas le temps s’écouler, ils échangent à bâtons rompus. Ils vont même casser la croûte ensemble et il me semble que c’est une magnifique amitié qui est en train de poindre à l’orée de nombreux voyages.

Surpris de l’heure tardive, les uns partant vers l’ouest et les autres vers l’Est, ils se séparent en se promettant de se revoir.

— Coordonnées et adresse de blog en poche, il sera impossible de se perdre de vue, s’écrie Gaston.

Après une belle nuit de bivouac dans une forêt de pins, voici nos retraités à la frontière espagnole marquée par le fleuve Guadiana. Gaston amène Georgette à l’embarcadère. Ses yeux ne voulant pas perdre une miette de l’architecture, mais aussi du panorama de cette embouchure, elle ne se rend pas compte du lieu où il l’amené. Tout à coup, elle réagit : 

— Mais tu t’es trompé ce n’est pas notre direction nous devons remonter vers Castro-Marim.

— Ne pose donc pas tout le temps de questions, tes parents ne t’ont rien appris ? Tu méconnais les principes de l’article 213 du Code civil d’avant 1970 : la femme doit obéissance à son mari et le mari protection à sa femme. «

Elle ne dit rien, mais roule de gros yeux dont les éclairs sont plus violent que ceux de l’orage. Alors il se reprend pour la calmer …

À suivre…

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