Episode 10

Georgette va- t-elle réussir ?

Georgette cache une crainte nichée au fond de son être en ne cessant de rire comme une poulette de quinze ans. Ils arrivent à la plate-forme qui est située à plus de 100 mètres au-dessus de l’eau.

La tyrolienne se termine à une hauteur de 15 mètres au Portugal. Gaston se retourne vers Georgette qui, dans son tee-shirt aux couleurs vives et son caleçon moulant peut concurrencer la jeunette, se prépare à partir.

Elle est droite comme un i, observe et ne dit mot. A la grande surprise de Gaston elle s’avance, écoute les consignes du moniteur, accroche la sangle de sécurité et : 1,2,3 la voici les jambes dans le vide, prenant de la vitesse en laissant quand même échapper un hurlement ressemblant à celui de Tarzan.

Gaston en a les yeux écarquillés, il était presque hésitant en se disant : tu en as parfois des idées à la con, allez on s’en retourne !

Mais cette fois-ci, il n’a pas le choix. Alors que Georgette a déjà posé pied au Portugal dans un exclamation de joie, elle attend son Gaston qui est au milieu du fleuve.

Ils sont fiers d’avoir réussi, une tyrolienne transfrontalière qui en une minute permet de gagner une heure, le décalage horaire aidant.

Ils retrouvent Alonzo et son épouse sous les applaudissements et ont bien le droit à ce plat local du contrebandier.

Et c’est maintenant que les choses sérieuses commencent,  » sac à dos va d’un bon pas ne faiblit pas, la route est ta meilleure amie mon gars » , paroles d’une chanson scoute…

Ils aiment marcher côte à côte sans un mot, écouter les sons de la nature, tel que la huppe avec son chant particulier “houp houp houp” qui rythme leurs pas. Ils épient les fleurs et les insectes, relèvent la tête pour admirer ces montagnes et vallons à perte de vue. Pas un humain, pas un bruit, ils se laissent imprégner du silence qui leur donne la sensation de se régénérer.

Un soir, assis non loin de leur tente et observant le soleil couchant, Gaston se confie :

– Je ressens une grande sérénité, j’en conclus que pour être heureux le mieux est de s’éloigner de l’agitation inutile et des paroles vaines. Il faut calmer son esprit et s’écouter vivre. C’est sûrement cela le juste milieu, faire confiance sans rien organiser et être certain que demain sera aussi beau qu’aujourd’hui.

À ce moment, Georgette lui glisse : 

– C’est une erreur de langage de dire que le soleil se couche ou se lève. En terme absolu c’est faux, il nous quitte mais ne se couche point, il est sorti de notre vue et continue de briller sans relâche, et ceci depuis des millions d’années. C’est la perspective de l’observateur sur terre qui donne cette impression. Le Chinois ou L’Américain que voit-il au même moment ? Et si l’on s’élevait à une distance incroyable dans l’espace, on constaterait que le soleil ne se couche jamais. Alors cette perspective limitée existe-t-elle peut-être pour d’autres choses ?

– Et bien Georgette, tu me convaincs que la marche, la nature et le silence éclaircissent l’esprit. Mais excuse-moi, après cette journée, j’apprécie énormément ta réflexion qui mérite un débat mais là je rêve d’une bonne nuit de repos. Comme tu le dis avec justesse, le soleil ne s’arrête jamais et ne se couche point, il s’éclipse, moi j’ai besoin de me coucher, car demain nous attend une nouvelle journée d’effort.

Depuis leur départ voici cinq jours, ils n’ont croisé aucun individu si ce n’est dans des hameaux isolés, des personnes à qui il est d’ailleurs difficile de donner un âge tellement ils sont marqués par la vie. Les ruines de nombreuses maisons les consternent, d’autres encore habitées gardent un charme, car elles sont entretenues et fleuries.

Ils sont surpris d’apercevoir au loin un gars arrivant en courant. Comme il se rapproche, il lui trouve une drôle de dégaine. Barbe bien fournie et cheveux blancs assez longs.

– Reste près de moi Georgette, et si c’était barbe bleue ! Enfin, il ne doit plus être tout jeune, il ne te fera pas de mal. En tout cas, il a encore une belle foulée.

Tous les deux ont un minimum de connaissances dans le domaine de la course à pied, car David leur fils participe à des trails. Le couple est déjà venu l’encourager et parfois ils ont assuré son assistance.  

— Vu son équipement : bâton, petit sac à dos pour le ravitaillement certainement qu’il s’entraîne pour un trail, constate Gaston.

En quelques mois, Alonzo leur a appris des rudiments de portugais. Quand l’homme arrive à leur hauteur, Gaston se lance.

— Boa tarde, correr para uma trail ?

Il s’empêtre les pinceaux, enfin plutôt la langue et termine bizarrement : 

 — Entraînement difficile, muita escalada!

Le gars le regarde un peu stupéfait et répond : 

– Bonjour, je pense que vous êtes français, moi aussi.

Georgette amusée par la scène a un geste de tendresse pour son mari, elle pose sa main sur son bras et répond : 

— Avec ton charabia, tu n’es pas prêt de te présenter comme un Portugais. Oui, nous sommes français.

Gaston reprenant ses esprits, il est déterminé à savoir ce que ce gars peut bien faire à courir ici alors qu’il n’y a pas une maison et pas une route à plusieurs kilomètres à la ronde.  Il doit en avaler des kilomètres, alors il lui demande : 

– Vu votre équipement, vous devez courir une grande distance.

À ce moment, le traileur dans un léger rire exprime : 

– Oui en effet, pour aujourd’hui j’ai déjà une vingtaine de kilomètres dans les jambes et il m’en reste autant.

– Mais vous avez certainement un objectif ? Vous vous entraînez pour la diagonale des fous à la Réunion ?

– Vous êtes un connaisseur.

– Notre fils court des trails et c’est son rêve de participer à cette course.

– Oui, c’est le rêve de nombreux traileurs. Mais ce n’est pas mon cas. Je me suis lancé un défi dingue et qui n’intéresse que moi, mon épouse et quelques copains. Je veux me faire plaisir et vérifier qu’il y a encore des ressources dans la carcasse de la bête.

Georgette ne dit rien mais n’en pense pas moins, c’est bien vrai qu’il a l’air d’un ours mal léché. Mais ce ne doit pas être une mauvaise personne, de son sourire jaillit l’authenticité et ses yeux clairs expriment la sagesse.

Très vite, Gaston en oublie le vouvoiement : 

– Mais peut-être que tu n’as pas le temps, tu veux repartir ? Tu attises ma curiosité et j’aimerais bien connaître ton défi.

À ce moment, le visage du coureur s’anime et il réagit : 

– Ha le temps ! Il n’y a rien de plus terrible que de ne pas savoir prendre du temps. C’est vrai que c’est un fait de société d’ailleurs bien souvent on hésite à parler avec les gens, car rapidement ils vous disent excusez-moi, mais je n’ai pas le temps. Je me demande s’ils ont encore le temps de faire leur besoin. Quant à faire l’amour avec des préliminaires et de la tendresse, je crois qu’ils ont oublié depuis bien longtemps.

Gaston et Georgette l’écoute attentivement, il poursuit : 

– Vous voyez cette année je viens d’avoir 70 ans. Dans ma tête j’ai toujours pensé qu’arrivé à l’âge là, on était vieux, fatigué. J’avais en mémoire mon grand-père et d’autres anciens de la famille, tient mon père, il n’a même pas atteint les soixante-dix ans. Alors je me suis surpris à me sentir bien et je me suis dit, mon gars, la vie est un jeu, amuse-toi. J’aime toutes les activités nature, la randonnée, la course à pied et le vélo, j’ai décidé de réaliser un défi dans l’un de ces domaines. Il y a quelques années, avec mon épouse, on a traversé la via Algarviana comme vous le faites en ce moment, il me semble. Alors je me suis dit : pour mes 70 ans, je vais courir ces 300 kilomètres en sept jours et pour compléter la fête des sept je suis parti le 7 du mois à 7 h 07. 

– Mais tu es tout seul ? Point de ravitaillement et le soir tu t’organises comment ?

Georgette intervient : 

– Mais qu’est-ce que tu es curieux, si tu le laisses faire, dit-elle en s’adressant au coureur, aujourd’hui tu ne vas pas atteindre ton objectif.

– Et bien on va s’entendre j’aime bien parler, pas pour rien, mais quand ce sont des activités qui me passionnent, je m’emporte facilement. Mais c’est comment vos petits noms ? Moi c’est Joseph.

– Mon épouse Georgette et moi Gaston.

–  Et bien, ce sera plus sympa comme ça, alors je te réponds. Je suis assisté par ma compagne qui me retrouve trois à quatre fois dans la journée et quand elle le peut, elle me rejoint à vélo. Nous avons un camping-car et le soir elle m’attend en bord de piste à un point convenu. Elle prépare de bons repas, me fait un massage des jambes à l’huile d’arnica et dodo. Voilà c’est simple.

– Mais c’est incroyable ce que tu fais, réagit Georgette, nous serions loin d’en faire autant.

– Il n’existe que les limites que l’on veut bien se mettre. Nous les humains sommes capables de réussir des trucs de fous. Il faut juste être en accord avec soi-même. De plus, évoluer dans cette nature sauvage où l’on voit si peu de monde, c’est extraordinaire et cela décuple mon entrain.

– Nous apprécions aussi cet environnement qui nous redonne de l’énergie, tient écoute un pic vert avec son rire il est d’accord avec nous.

– S’amuser, n’est ce pas l’essentiel dans la vie? Certains me disent quel courage, tu dois souffrir, tout seul cela doit être long. Comment veux tu que ce soit long dans une nature comme celle-ci ? c’est interminable pour celui qui ne sait plus être en harmonie avec elle. De plus, dans cette société on a peur de l’effort, enfin c’est un peu normal tout est organisé pour qu’on en fasse le moins possible. Moi je m’amuse dans l’effort, cela m’enfièvre, pousser le corps dans ses retranchements me donne une satisfaction indescriptible qui me comble de joie. La plupart des gens courent après le bonheur, je l’ai trouvé dans l’effort et la nature. Mon état intérieur après une telle journée où je galope entre 40 et 50 kilomètres est indicible, c’est incroyablement doux et puissant.

– Nous pensons la même chose, cela serait sympa d’échanger nos coordonnées.

– Avec plaisir. Bien ceci étant fait, il faut quand même que je reparte sinon mon épouse va s’inquiéter, car elle sait en gros le temps que je dois mettre d’un ravito à un autre. Salut les tourtereaux et surtout n’oubliez pas, la vie est un jeu, amusez-vous quelque soit l’âge.

A suivre…

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