Episode 13

— Ne me regarde pas comme cela, déclare-t-elle, je n’ai pas peur c’est juste que tu me rassures.

Sortis de l’aéroport, leur objectif est simple, direction Furnas. Pour s’y rendre, ils empruntent un bus. Gaston veut découvrir les zones de fumerolles, de sable brûlant ou encore les petits geysers contenus dans des vasques. Plus loin, ils restent médusés devant la rivière d’eau chaude qui est colorée de fer ainsi que les sources dont certaines sortent de terre avec une eau à 95°.

C’est avec béatitude qu’ils se baignent dans une eau atteignant naturellement un peu plus 30°. Puis Gaston se précipite et Georgette a du mal à le suivre pour aller observer le retrait des marmites emballées dans un tissu. Elles viennent de passer environ sept heures dans un trou à proximité de la zone des fumerolles pour cuire le cozido. La grande spécialité locale, une potée portugaise et ne le crions pas trop fort pour ne pas vexer les autochtones, c’est un pot-au-feu. Nous rejoignons nos deux gourmands, gourmets autour d’une table bien garnie en train de se sustenter de ce plat aux arômes uniques.

Ils veulent visiter les neuf îles constituant l’archipel. Ils vont essentiellement se déplacer à pied, dorment sous la tente et mangent le midi au restaurant, deux avantages à cela : 

-Ne pas surcharger le sac à dos de victuailles.

-Profiter de la gastronomie locale.

Nous les retrouvons sur l’île de Sao Jorge, c’est ici que se situent de petits villages, les Faja. Ils sont construits au niveau de la mer, sur des terrains plats provoqués par le volcanisme au pied de falaises de plusieurs centaines de mètres. 

Gaston et Georgette quittent le faja de Grandé, ils avancent harmonieusement sur un sentier étroit dominant l’océan d’une cinquantaine de mètres. Ils parviennent dans un lieu magique et stupéfiant. Aux côtés de plans d’ananas et de bananiers poussent des pommes de terre, des oignons et des haricots. Un peu plus loin une vigne et des pêchers; en contrebas des fruitiers se partagent l’espace et ils aperçoivent en cohabitation un noyer avec un figuier, un châtaignier auprès d’un citronnier. C’est le jardin d’éden, luxuriant, entouré de quatre maisons bien entretenues où abondent moult fleurs.

Un couple récolte des racines méconnues pour eux. Curieux ils s’arrêtent et après les salutations d’usage demandent : 

— Quels sont donc ces légumes ?

— C’est de l’igname, une racine tropicale riche en vitamines et minéraux, très tendre, au goût de châtaigne. 

Je me dois de vous préciser que pour l’instant la discussion a eu lieu grâce à Georgette qui s’y colle de bonne grâce. Elle a de l’aisance avec les langues, le magasin où elle travaillait étant situé dans une zone touristique, elle avait nécessité de parler anglais. Quant au portugais, elle s’y est mise relativement facilement.

L’homme souriant du fait du mélange d’Anglais et Portugais utilisé par Georgette relève:

— A vous écouter vous êtes français. Nous parlons très bien le français, cela sera plus simple. 

Gaston est soulagé, il va pouvoir poser toutes les questions qui le démangent. Fréquemment, quand les discussions s’aventurent sur le terrain de la gastronomie, des atomes crochus se retrouvent et c’est la naissance d’une entente, voire d’une amitié.

La personne féminine qui est bien mignonne intervient : 

— Je suis Gabriella, êtes-vous intéressés par une visite ? Nous avons toujours plaisir à faire découvrir notre paradis.

 Gaston se dit, tiens encore des individus qui savent prendre le temps, ce doit-être des gens bien avec qui on va sympathiser. Alors qu’ils commencent à déambuler dans les allées, elle poursuit : 

— Avec Joao, mon mari, on travaillait à Lisbonne, lui comme agent immobilier et moi en tant que responsable d’agence d’une banque. Une année, durant nos vacances, nous sommes venus aux Açores. Ce fut une prise de conscience, même si nous avions pas mal voyagé, nous n’avions jamais découvert cette splendeur avec l’association de la verdure éclatante, le bleu de l’océan et la multitude de fleurs. Nous avons saisi l’absurdité de vivre en ville et surtout de croire que nous avions tout, car nous étions dans une capitale. Oui, nous avions surtout les bruits, les odeurs nauséabondes des gaz d’échappement et de bien d’autres choses.

C’est Joao qui intervient : 

— C’était très fort pour Gabriella, elle pleurait tout en ignorant la raison. Il est vrai que cet environnement nous amenait à nous poser beaucoup de questions sur le sens de notre travail. Qu’est-ce que nous apportons pour le mieux-être des Hommes ? En quoi permet-il de nous enrichir d’une autre manière que financièrement ? Agissons-nous pour la protection de la nature ou notre métier a-t-il des effets négatifs sur celle-ci ? C’est déroutant de s’interroger sur ce genre d’idées. Très vite, il nous est apparu que nos activités professionnelles n’étaient pas vraiment ce qui nous intéressait et que nous y restions accrochés pour les revenus et le statut qu’ils nous offraient. Je peux vous dire que ça bouscule de prendre conscience de cet état de fait.

— Un matin, poursuit Gabriella, comme vous, nous étions sur ce sentier à discuter un peu de tout cela, avec une sourde angoisse me concernant, car le retour à Lisbonne se précisait.

— Mais il est presque midi, venez manger avec nous en même temps que nous partagerons le pain nous partagerons nos expériences de vie, propose Joao.

Ils sont assis sous l’arche d’un bougainvillier avec une vue l’océan aux couleurs turquoise avec des reflets de vert et une bouteille de porto bien fraîche au milieu de la table. Gabriella sert un melon qu’elle vient de cueillir, ne serait-ce pas l’extase ? Joao poursuit :

— Alors que nous traversions ces terrains en friche, nous observions les maisons en ruines sauf une qui tenait, on se demande bien comment. Un monsieur très âgé entretenait un petit bout de jardin. Nous nous sommes arrêtés comme vous ce matin et nous avons discuté. Il parlait avec passion de ce bout de terre. Il nous a proposé de boire un verre avec lui, de son vin qu’il arrivait encore à faire péniblement. Certes, il était difficile à déglutir. Mais passons.

Gabriella et Joao tout en racontant, revivent ces instants vieux de plus d’une dizaine d’années maintenant. On les sent atteints par de l’émotion, un trouble, mais aussi l’enchantement de ce qui s’est passé. Chacun veut retracer l’histoire et c’est Gabriella qui reprend : 

—Cet homme nous dit d’un air déprimé : je suis au bout du rouleau et des larmes coulaient sur ses joues. Mes enfants sont partis loin, l’un en France, l’autre aux États-Unis et ma fille au Brésil. Ils se moquent de ce bout de terre, et pourtant j’ai grandi ici ainsi que mes parents et grands-parents qui ont tout construit à la sueur de leur front. Tout cela va terminer en friche, s’effondrer.

Elle conte avec un tel bouleversement qu’elle va finir par faire pleurer tout le monde, on voit déjà Georgette s’essuyer le coin de l’œil.

Joao poursuit : 

– Il nous a remués, surtout quand il nous a dit ; d’ailleurs quand ils s’inquiéteront de moi peut-être que je serai dans un recoin du terrain, à moitié mangé par les rats ou en décomposition dans ma chambre. Spontanément même peut-être poussé par une force invisible, je lui ai proposé de tout racheter s’il n’était pas exigeant avec le prix. Nous remettrons en état les terres et les maisons et il pourrait rester ici jusqu’à son dernier soupir. Je fini quand même par me mordre les lèvres, car je m’avançais sans rien demander à mon épouse ;  je me suis tourné vers elle et, sans que je dise quoi que ce soit, elle m’a souri en exprimant son adhésion totale au projet.

Emu, Joao n’arrive plus à poursuivre, elle reprend : 

— Le papy à ce moment eut un doute sur notre honnêteté et après un temps d’hésitation s’est manifesté ; vous êtes sérieux, car ce n’est pas bien de me donner de faux espoirs ? Et c’est moi qui lui ai confirmé, nous sommes très sérieux et j’ai posé ma main sur la sienne en lui répétant, si vous êtes d’accord on achète et vous restez chez vous. Il avait les larmes aux yeux, il partit cette fois-ci chercher une bouteille d’un vin pétillant, on a trinqué les yeux dans les yeux, ce qui pour lui avait valeur de contrat. Les enfants ont dû être soulagés, car ils n’ont pas du tout essayé de faire monter le prix. Le temps de régler nos affaires à Lisbonne et nous étions ici. On y a mis de l’huile de coude, mais avec un entrain qui redonnait le sourire à papy. 

Joao allant mieux poursuit : 

— Il observait ce que l’on faisait, il aurait bien aimé mettre la main à la pâte, mais il n’avait plus de force, par contre on a évité bien des erreurs grâce à ses conseils. Un jour, ce fut son heure, il est parti paisiblement, rassuré et heureux de voir comment nous avions redonné vie au lieu. Tranquillement sans souffrir lors de sa sieste, les anges sont venus le chercher. Nous lui avons permis de réaliser son vœu le plus cher, mourir chez lui, dans son jardin.

Et voilà, dit Gabriella, tout sourire : 

— Nous avons changé de vie, maintenant nous sommes presque en auto suffisance, des légumes, des fruits, de la vigne et donc notre piquette!

Gaston qui depuis longtemps se tait, ce qui n’est guère dans ses habitudes, affirme : 

— Piquette, piquette c’est un peu exagéré, je le trouve bien agréable votre rouge, léger, mais par ce beau temps il passe bien.

— Avec le fromage affiné par Gabriella, je vais chercher une autre bouteille, venez donc voir la cave voûtée. 

De l’extérieur on entend des exclamations. Tout le petit monde est réinstallé, les verres à nouveau remplis d’un vin de lave de l’île du Pico plus charpenté, Gabriela poursuit: 

— Nous avons aussi des ruches donc du miel, des poules et pour le fromage que vous allez goûter, nous avons une vache. Nous avons fait une formation de tisanier et nous fabriquons grâce à notre jardin de plantes médicinales des remèdes. Sur l’île, la population se soigne énormément par phytothérapie. Depuis que notre habitat est au cœur de cette nature, nous avons compris qu’en ville nous ne pouvions pas être bien. Il est impossible de vivre et de s’épanouir au détriment de notre environnement dont nous sommes partie intégrante. 

Gaston est interpellé, il a besoin d’éclaircir un mystère.

— Mais comment faites vous, car il est impossible d’accéder ici en voiture. Vous avez un âne ?

— Tu ne crois pas si bien dire. On y avait pensé, mais le problème c’est que l’on manque de terrain pour le nourrir, il faudrait acheter du fourrage et c’est trop compliqué. Nous avons une voiture que nous laissons au Faja Grandé. Et après nous avons un quad. Quand nous prenons la voiture, nous nous arrangeons pour regrouper tout ce que nous avons à faire, de ce fait nous l’utilisons deux à trois fois dans le mois. Afin que les oiseaux s’approchent sans crainte, nous évitons au maximum tout impact sonore mécanique. 

— Cela me fait rêver, énonce Gaston.

Les échanges continuent encore quelque temps, car bien évidemment Gaston et Georgette racontent leur histoire de vie, mais voilà que le moment de se séparer arrive. Gabriela ,au moment de prendre Georgette dans ses bras pour lui faire la bise, la regarde dans les yeux et lui dit : 

– Tu ignores que tu as un don.

Époustouflée, elle ne sait quoi répondre et elle se doute que Gabriela ne se moque pas d’elle.

– Je ne comprends pas, finit-elle par exprimer.

— Je le sens, tu as un don de guérisseur. Tu émanes de fortes énergies. Moi aussi je me suis découvert cela un jour.

— Mais, intervient Gaston, c’est vrai que dernièrement j’avais une migraine tu as posé avec tendresse ta main sur ma tête et cela m’a soulagé.

Georgette ne sait que dire, elle regarde ses mains plutôt d’un air inquiet, se demandant si elle allait voir sortir quelque chose. Gabriela la rassure : 

– Ne te préoccupe pas, au moment venu tu croiseras quelqu’un qui t’accompagnera afin que tu utilises cela pour le bien des autres.

Sur ce, ils se séparent. Ils seraient bien restés, car le couple leur propose de les héberger, mais il y a l’impératif des horaires d’avion à respecter. C’est bien ce qui gênait Gaston, voir sa liberté piégée par des planifications. 

Ils partent parcourir l’île de Faial, passent par l’imposante caldeira du Cabeço Gardo à 1043 mètres d’altitude, sa circonférence est de deux kilomètres de diamètre et 400 mètres de profondeur. Ils posent leur pas dans les cendres du volcan Capelinhos dont la dernière éruption a duré un an de septembre 1957 à octobre 1958.

Mais ce matin, au crépuscule, nous les retrouvons sur les flancs d’une montagne. Ils vont gravir un sommet exceptionnel pour une journée exceptionnelle.

A suivre …

Laisser un commentaire