Il va sans dire qu’il en oublie leur infortune et comme de toute façon ils ne peuvent rien y faire, autant savourer ce plaisir.

À table, ils en profitent pour repenser à leur organisation, car ce lundi matin, en quelques secondes, tout est désorganisé et pour l’instant ils n’ont plus la motivation pour organiser quoi que ce soit. Dans les débuts de sa vie professionnelle, Gaston avait un patron qui clamait ordre plus contre ordre égal désordre, ils se sentent actuellement dans un désordre absolu.
Avant de partir aux Açores, ils ont confié leur camping-car au garagiste d’Alonzo afin qu’il change l’embrayage et effectue une révision. La réparation terminée, leur ami doit récupérer le véhicule, le placer dans le verger où il attendra sagement les propriétaires.
Ils ont l’assurance qu’à leur retour, après quelques petits rangements, ils n’ont plus qu’à dire au revoir à Alonzo et son épouse, puis direction la France. Il y a nécessité de rentrer, car David organise bientôt une fête pour sa cinquantaine. Tout est bien huilé, peut-être trop bien ? Pour l’instant, ils ignorent quand ils vont quitter les terres de l’archipel.
Ils profitent de la journée pour visiter la ville de Vila do Porto et le lendemain, ils retournent à l’aéroport. A l’accueil, la même hôtesse qu’hier, toujours aussi détendue et souriante, accompagne les clients pour tenter de leur trouver la meilleure solution, car des vols sont encore annulés. Gaston souligne à Georgette :
– J’espère qu’elles sont rémunérées correctement, elles passent sans hésitation de l’allemand à l’anglais, du français au portugais, elles m’épatent. En plus elles se décarcassent pour arranger les voyageurs alors que l’on vient d’apprendre que la compagnie ne met pas les moyens pour assurer tous les vols, avion en réparation et pas remplacé. Voilà encore des salariés qui subissent le système de productivité maximum.
Alors que Georgette discute avec l’hôtesse qui tente de leur trouver une solution au plus vite, un aboiement surgit sur la gauche. En fait, ce n’est pas un aboiement, ça y ressemble, mais c’est une personne de la gent féminine qui interrompt la conversation avec un accent revêche qui rend difficile la compréhension de la langue parlée. Elle est mécontente, car le taxi que l’hôtesse a commandé n’arrive pas. Le ton monte chez cette personne qui selon l’avis de Gaston n’a plus rien à voir avec le monde humain.

L’hôtesse garde son calme et répond tranquillement aux sommations agressives du bulldog. Cela devient difficile pour elle, son visage s’empourpre, elle retire son foulard qui fait partie de l’uniforme de la compagnie. La rage qu’elle ressent doit l’envahir de bouffées de chaleur, mais elle se contrôle jusqu’au moment où cette dame s’en va dans une série d’onomatopées que personne ne préfère comprendre. Georgette se rend compte que la demoiselle a besoin de récupérer pour ne pas fondre en larmes devant tout le monde.
Le sourire que le couple lui adresse la soulage et lui redonne un peu d’allant pour sa tâche. Elle pianote à nouveau sur son ordinateur et après quelques instants, nous déclare:
– J’ai un vol jeudi où je vous ai réservé deux places jusqu’à l’île de Sao Miguel, je suis en train de voir avec ma direction pour modifier la destination de votre billet Ponta Delgada à Lisbonne pour Faro, sans supplément de prix. Je vais prévenir l’hôtel que vous restez une nuit supplémentaire.
Georgette et Gaston lui adressent un grand sourire et la remercient, Georgette rajoute quelques mots que seule la sensibilité d’une femme peut transmettre, la jeune fille retrouve son visage aux merveilleux éclats.
Lors de ces deux journées, ils n’ont aucun mal à trouver quelques randonnées pour profiter encore de ces paysages particuliers, telles ces vignes sur des pentes vertigineuses descendant vers l’océan. Elles poussent dans de toutes petites parcelles entourées d’un muret qui abrite le feuillage des embruns et elles bénéficient ainsi de la réverbération de la chaleur.
Georgette reçoit par message confirmation du départ jeudi matin de l’île de Sao Miguel pour Faro. Ce jour-là, ils arrivent à l’aéroport avec une certaine crainte. Ils ne sont plus sur de rien, mais le vol n’est pas annulé et l’embarquement à lieu.

Enfin, ils posent à nouveau les pieds sur le continent, Alonzo est heureux de les accueillir. Avec empressement, il les informe que leur véhicule est réparé et fin prêt pour faire le voyage qui va les amener là-haut dans leur région. Une journée pour tout ranger et un repas avec les amis portugais pour l’au revoir et ils sont prêts, une dernière nuit dans ce verger qu’ils ont apprécié, il est plus juste de dire, aimé.
Ils sont sur la route s’éloignant de cette région qui va leur laisser de très beaux souvenirs. Peut-être à l’occasion vont-ils y revenir ? Mais il y a encore tant de pays à découvrir.
Georgette est au volant alors que Gaston fait un somme, lorsqu’elle met son signal directionnel à droite et tout en ralentissant se déporte sur la voie d’urgence. Gaston sort prestement de sa somnolence et s’exclame :
– Mais que fais-tu ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Je n’ai plus d’embrayage, les vitesses ne passent plus.
– Mais ce n’est pas possible !
Le camping-car arrêté. Gaston vérifie la pédale d’embrayage et effectivement elle s’enfonce comme dans du beurre fondu.
Nous sommes dimanche matin et même si à quelques kilomètres se trouve l’importante ville de Béja, ce n’est pas la peine de compter sur un garage ouvert. Il n’y a qu’une solution: contacter l’assurance pour faire fonctionner l’assistance.

Comme c’est Georgette qui parle le plus facilement plusieurs langues, c’est elle qui appelle. On l’informe qu’on leur envoie une dépanneuse et un taxi pour les rapatrier dans un hôtel. Mais qu’il n’y aura pas de réparation possible avant mardi, car demain lundi c’est jour férié au Portugal. Ils ont donc deux nuits de réservées dans un “ tourismo rural.”
Ils prennent rapidement quelques affaires qu’ils mettent dans deux petits sacs à dos et deux sacs en tissu qui se portent en bandoulière.
– Je suis aux anges, exprime Georgette, nous allons dans une ferme chez un oléiculteur ou un viticulteur.
– Je préfère cela que de nous retrouver dans un grand hôtel comme sur l’île de Santa Maria.
Arrive le dépanneur et un taxi, leur maisonnette est chargée sur le plateau de la dépanneuse. Cependant elle part à l’opposé de leur destination et ce qui les chagrine c’est qu’ils ont l’essentiel de leur vie à l’intérieur.
C’est une dame qui conduit le taxi et qui les informe que l’hôtel est assez loin, plus d’une demi-heure de route. Cela les surprend alors qu’ils sont à dix minutes d’une ville où il doit bien se trouver des hôtels. Mais bon depuis l’histoire des avions, ils ont compris que le bon sens n’a plus lieu d’être dans ce monde de l’argent.
Le taxi quitte l’axe principal et s’engage sur une petite route de campagne de l’Alentejo. Le paysage est moins varié qu’en Algarve, très peu de relief et à perte de vue : d’immenses vergers d’oliviers, de grands vignobles, des plantations de chênes-liège où l’herbage est d’un jaune au reflet d’or.
Le véhicule tourne à gauche et s’arrête devant une entrée prestigieuse, la conductrice très sympathique hésite et dit à Georgette :
– Me serais-je trompée ? Je vérifie sur le GPS. Non, c’est bien ici, mais cela m’étonne, je ne suis jamais venue en ce lieu.
Ils parcourent quelques kilomètres sur cette allée bordée de lauriers en fleurs. Georgette et Gaston sont surpris par l’immensité du site. Voici des bâtiments, un parking, rapidement ils saisissent qu’ils sont dans un complexe de luxe, les marques des voitures garées confirment leur sensation.
Ils sortent du taxi, cette sympathique personne leur précise qu’il n’y a rien à payer, c’est pris en charge par l’assurance, et ils se serrent la main cordialement. Ils pénètrent dans l’hôtel et dénotent dans ce cadre avec leur paquetage original. A la réception ils sont regardés un peu de travers, mais sait-on jamais, même chez les riches il y a des excentriques.

À nouveau, Georgette se retrouve en pleine explications, mais elle apprécie car de ce fait elle améliore son anglais et son portugais.
– Nous sommes tombés en panne avec notre camping-car et notre assurance nous a retenu deux chambres.
Le réceptionniste cherche et :
– Non madame, nous n’avons aucune réservation à votre nom.
Gaston a un geste voulant vite rappeler le taxi, mais c’est inutile, cela fait quelque temps qu’il est reparti.
Puis le jeune homme se ravise alors qu’ils étaient prêts à sortir pour recontacter l’assurance.
– Attendez j’ai compris, nous avons plusieurs complexes et vos chambres sont réservées dans un deuxième hôtel qui est à sept kilomètres.
– Mais chargés comme cela l’on ne peut pas marcher cette distance, dit Georgette déconcertée.
Le réceptionniste prend un temps de réflexion et donne un coup de fil.
A suivre…