C’est alors que trois individus qui ont terminé leur repas s’animent comme s’ils avaient besoin de se réchauffer.
Georgette observe et constate qu’ils sortent des instruments de musique, un accordéon, une mandoline portugaise et un guiro. Après quelques accords à l’ombre des arbres, des notes s’élèvent, deux dames les accompagnent avec leurs voix claires et cristallines.
Cette aubade s’apprête bien avec la fin de leur repas, ils finissent par en oublier leur désagrément. C’est au moment où les chants s’éteignent et la musique cesse que Georgette se demande :
— Ne devrions-nous pas nous inquiéter de la situation ?
— Tu sais il n’y pas trente-six mille solutions. Nous sommes à cinquante kilomètres du garage, nous allons y retourner. Je vais gérer tant bien que mal cette foutue pédale, je pense que ça va aller.

Les voici donc repartis en direction de la petite ville de Pias où se trouve le le service des urgences pour véhicule souffreteux.
— Nous allons arriver en fin d’après-midi, précise Gaston, il est évident qu’ils ne vont pas nous dépanner alors que nous sommes à quelques minutes de l’heure de fermeture. Je me débrouille avec cette pédale, ce soir on dort chez nous, on repère un coin proche du bourg.
Les voici stationnant devant l’atelier, le chef de ce lieu en fait une drôle de tête quand il les aperçoit.
Georgette lui explique ce qui se passe, il n’est pas loin de dix-huit heures et il l’invite à venir demain à huit heures précises. Ils prendront de suite le véhicule en charge. C’est bien la panne à laquelle il pensait depuis le début, il faut changer la pièce au niveau de la pédale.
Avec leur maison mobile, ils se dirigent vers un lieu qu’ils ont repéré en arrivant, un ermitage devant lequel se trouve un petit parking. Les voici stationnés le long d’une vigne où de hauts peupliers leur offrent de l’ombre et de la fraîcheur. Avec la succession de difficultés, certains auraient le moral en berne et une poussée de colère envers le garagiste. Ce n’est pas leur cas, est-ce peut-être dû aux sourires des mécaniciens ? Enfin, ils ne voient pas l’intérêt de faire monter leur niveau de tension et ils se réjouissent de pouvoir à nouveau dormir chez eux, au milieu de cette campagne. Elle va leur garantir une nuit de calme et de sérénité Peut-être la chouette viendra-t-elle leur jouer une sonate au clair de lune avec son chant de six à sept notes bien détachées? Si certains y voient un mauvais présage, eux se sentent en connexion avec cet animal nocturne aux dons insoupçonnés, mais ça, c’est une autre histoire.
Au lever du jour, Gaston qui accueille le soleil levant dans des exercices de rituels salue Georgette en lui glissant:
— Quelle nuit délicate nous avons passée.
Il n’est pas huit heures, ils arrivent devant le garage et attendent. Le rideau se lève dans un bruit infernal de ferraille qui revendique un peu de graisse afin de mieux coulisser. Un mécanicien arrive avec une boîte en main contenant la pièce de la délivrance pour s’embarquer vers les routes du Nord. Il place le véhicule de manière à pouvoir travailler facilement et il précise à Georgette que d’ici une heure, il aura terminé.
Gaston, qui comprend ce qui vient de s’échanger, rétorque en direction de sa compagne :
— Je n’y crois pas pour un sou, ils disent la même chose dans tous les pays du monde, s’il a fini pour midi nous pourrons être heureux. Je te propose d’effectuer la randonnée repérée hier, douze kilomètres, nous en avons pour un peu moins de trois heures.
Les voici partis dans cette campagne inondée de ce soleil qui n’est pas encore brûlant. Leur chemin s’avance devant eux comme un ruban atteignant l’horizon. Les herbes dorées caressent sa bordure tels, les cheveux blonds qui enveloppent le visage de la princesse. Des chênes s’élèvent avec prestance et leurs verts se découpent dans le bleu du ciel. De temps en temps, le chant d’un passereau vient interrompre celui des cigales, quand survient une résonance inaccoutumée. C’est le téléphone de Georgette.

— Oui, quoi déjà ! Obrigado. Tiens-toi bien la réparation est terminée. Cela fait bien une heure comme il nous l’avait annoncé. Tu es un oiseau de mauvais augure.
— Bon soyons satisfaits, on va s’en retourner, mais regardons voir sur le GPS si l’on ne pourrait pas effectuer une boucle, c’est plus intéressant que de revenir sur nos pas.
Alors qu’ils entrent dans le village, ils longent une fresque en azulejos qui ne passe pas inaperçue, elle représente un vigneron dans sa cave devant des tonneaux et levant son verre. Georgette presse le pas afin que cela ne donne pas des idées à Gaston, car elle sait que s’ils pénètrent dans une cave ils ne sont pas prêts à reprendre la route.
Ils arrivent au garage, règlent leur dû, récupèrent les clefs de leur maisonmobile, le contact est mis et voici les premiers mouvements de cette fichu pédale, tout se déroule bien. Ils s’engagent dans la rue principale pour quitter le village de Pias par le sud. Gaston regarde Georgette:
— La pédale est souple, mais les vitesses s’enclenchent bien. Nous allons rouler quelques temps sans trop nous éloigner, sait-on jamais.
Gaston conduit jusqu’à la ville de Serpa, ils s’arrêtent pour effectuer quelques achats. Passant devant un rayon de chaussures, Georgette exprime le souhait d’acquérir des sandales de la marque allemande Birkenstock. Elles sont confortables et plus ouvertes que celles qu’elle a aux pieds.
— Je pense qu’il te faudra patienter notre retour en Alsace pour en trouver, lui lance Gaston, un brin sceptique.
Avant de remonter dans leur fourgon, Gaston demande à Georgette de conduire pour qu’elle essaie et donne son avis. Ils quittent le parking, le véhicule prend de la vitesse sur la route départementale. Georgette se tourne vers son mari et confirme :
— Effectivement, la pédale est souple…
Elle ne finit pas sa phrase et s’exclame :
— Gaston il n’y a plus de commande ça recommence !
C’est un éclat de rire qu’émet Gaston, est-ce nerveux ? Ou alors est-ce de désolation ?
— Et bien, tu connais le chemin et tu sais ce qu’il nous reste à faire. Retour à l’envoyeur.
Décidément devant ce garage, ils y arrivent fréquemment après les douze coups de l’horloge qui annoncent midi. Ils stationnent le fourgon correctement et se rendent dans ce restaurant de la veille, choisissent un plat typique de l’Alentejo, une migas et un vin rouge local pour se consoler.

De retour au garage qui a relevé son rideau tel l’homme qui relève ses paupières après la sieste, ils vont à la rencontre du chef d’atelier. Celui-ci leur explique :
— Je vous conseille de retourner chez le garagiste qui vous a changé l’embrayage. La panne est plus importante, elle provient d’une pièce que l’on nomme « bomba » et qui est à l’intérieur de l’embrayage. Vous avez une garantie sur les pièces neuves que je ne peux prendre en compte.
— Mais vous croyez que nous pouvons effectuer sereinement ces 200 kilomètres ?
— Oui, changez régulièrement de vitesse pour maintenir la pression. Si vraiment ça ne marche plus, arrêtez-vous environ un quart d’heure, la pression doit revenir. Je vous déconseille d’emprunter l’autoroute.
Gaston monte côté volant et Georgette s’installe sur le siège passager. Est-ce la nervosité, la déception, ils se regardent et éclatent de rire.
Ils vont utiliser le chemin des écoliers avec des successions de virages, ce qui fait que les vitesses vont être sollicitées. L’avantage c’est que la circulation est plus fluide et ils sont moins tendus en cas de problème. La pédale par moment ne répond plus, ils ont trouvé comment faire et vraiment quand elle ne veut plus remonter ils s’arrêtent quelque temps. Vont-ils arriver à parcourir ces 200 kilomètres sans de nouvelles avaries ?
— La vie est quand même particulière, déclare Georgette. Si ce matin tu m’avais prédit que cet après-midi nous retournions à Juncais, je ne t’aurais jamais cru. Tout peut arriver, il ne faut jamais dire : fontaine je ne boirai pas de ton eau, ce proverbe est exact.
— Il est vrai que depuis l’île de Santa Maria, c’est une cascade d’incidents, comme si quelque chose ne voulait pas que nous rentrions en France.
— Pour l’instant, je vais appeler David, il nous est impossible d’être présents à son anniversaire.
Georgette repose son téléphone dans le vide-poche et ne cesse de répéter :
— Et bien ça alors ! C’est incroyable cette histoire.
— Mais que se passe-t-il ? Raconte-moi !
A suivre…