Episode 19

Georgette repose son téléphone dans le vide-poche et ne cesse de répéter : et bien, c’est incroyable cette histoire.

— Mais que se passe-t-il ? Raconte-moi !

— David reporte la fête de son anniversaire suite à des problèmes dans la famille d’Estelle. Cela me donne un frisson, c’est comme si il y avait une concordance entre notre succession de contretemps et l’empêchement de maintenir sa fête, afin que nous puissions y participer plus tard.

— C’est vrai cela interpelle. On peut estimer que c’est le simple fait du hasard. Ou se demander si la vie ne serait pas une douce harmonie créant une partition dont on ne saisit pas tout. En les considérant d’une autre manière qu’un hasard, ne glisserions-nous pas dans une hérésie ésotérique ? Mais c’est intéressant de se dire que ces expériences ont un sens que notre vision limitée ne comprend pas. Tu l’expliquais au sujet du coucher de soleil, pour notre regard il n’existe plus, alors qu’il illumine toujours. Nous sommes contrariés et tracassés avec notre esprit cartésien, car rien ne se passe comme nous le voulions. Plus l’agacement l’emporte, plus la vision se réduit et plus les évènements positifs vont nous échapper. Accepter le fait que la route est probablement déjà illuminée, même si l’on ne l’aperçoit pas. Garder calme et confiance, cela nous ouvre les portes aux cadeaux de la vie. C’est ce que je pense, est-ce une pure illusion ? L’avenir nous le dira.

— Et bien, je croyais que la théorie du coucher de soleil ne t’avait pas intéressé.

— Attends je ne peux te répondre, ça déconne de nouveau. Je remonte la pédale avec le dos du pied, elle ne reprend de la pression qu’après un long moment. Il faut que ça arrive quand nous approchons de Mertola et qu’il y a de la circulation. Tais-toi, je suis obligé d’avoir toute ma concentration.

— Et si l’on s’arrêtait ? on fait une pause, il fait bien chaud, on s’offre une glace en terrasse.

— Je ne peux te reprocher d’avoir parler, chacun le sait, il est bien difficile à une femme de se taire et particulièrement à toi, mais ton idée est judicieuse.

— Je te remercie pour l’idée. Pour le reste, il me semble que c’est l’hôpital qui se fout de la charité en termes de temps de prise de parole, je crois que tu empiètes largement sur le mien. 

— C’est pas le moment de se chamailler, où nous garons-nous ?

— Tu désires juste avoir le dernier mot alors tu me provoques, arrête-toi où tu veux, mais dépêche-toi, car j’ai chaud et j’ai envie de m’aérer l’esprit avec tous ces événements.

La « maisonmobile »  est stationnée à l’ombre pour lui donner les moyens de récupérer plus facilement. Ils se promènent dans les rues de cette charmante ville dominant le fleuve Guadiana. Il fut un temps où cette agglomération avait un port important, les bateaux remontaient alors le cours d’eau depuis l’océan.

Ils s’installent à une terrasse, dégustent une glace et observent ce fleuve qui s’écoule nonchalamment. Ils ont retrouvé leurs esprits et ils vont reprendre la route, car il leur reste encore pas mal de kilomètres. Ils ont profité de cet arrêt pour prévenir Alonzo de leur déboire et de leur retour.

Au détour d’une ruelle, ils passent devant un magasin de chaussures. 

— Attends-moi un instant, je vais demander s’ils ont des sandales comme je souhaite.

Gaston rigole :

— Tu penses vraiment qu’ils vont avoir des sandales Birkenstock dans cette boutique, tu as vu la vitrine comme elle désuète.

Et il secoue la tête en poursuivant son ricanement qui en signifie plus que toutes les paroles. Il observe le château qui surplombe la bourgade, il rêve peut-être au charme d’une princesse ?

— Gaston !

Il sursaute. 

— Que se passe-t-il ? Oui, on y va, on se dépêche.

Certain que Georgette l’appelle pour reprendre la direction du véhicule.

— Viens voir, ils en ont !

— Tu te moques de moi, ce n’est pas possible !

Il la retrouve dans le magasin et là il n’en croit pas ses yeux. La gérante très commerçante expose différents modèles de la marque souhaitée en expliquant que le liège de la semelle intérieure provient du Portugal. Georgette demande conseil à son époux pour la couleur, il lui donne son avis et les voici sortant de la boutique, elle est heureuse et a déjà mis ses nouvelles sandales aux pieds. Cette fois-ci, c’est elle qui prend le volant. Le problème reste le même et tout au long des kilomètres, il suffit de jongler avec cette pédale et d’être doux dans les passages de vitesses.

C’est en fin d’après-midi, alors que le soleil se couche et qu’une légère brise rend l’air respirable, qu’il se gare à l’endroit d’où ils sont partis, il y a une semaine à un jour près.

— Bon sang, souffle Georgette, depuis que nous avons quitté ce lieu, il s’en est écoulé de l’eau sous le pont  !

Alonzo et son épouse Margarita leur ont préparé le souper qu’ils vont partager. 

— J’ai prévenu Luis, le garagiste, prévient Alonzo, il nous attend demain à 9 heures. Mais il est évident que la réparation va prendre un peu de temps.

— Le mieux c’est que l’on vous héberge, suggère Margarida, nous avons largement la place.

— C’est très gentil, réagit Georgette, mais vous nous connaissez, nous aimons notre indépendance et notre liberté, nous n’allons pas nous sentir à l’aise.

— Luis est très ennuyé de ce qui vous arrive. Il a une caravane, il propose de vous la mettre à disposition.

— Écoutez, avec tout ce qui se passe, moi je ne fais plus de plans sur la comète. La seule chose que je sais, je vous remercie pour cet excellent souper, nous allons dormir chez nous et demain nous partons au garage, après nous verrons bien.

— Et bien, bonne nuit et n’ignorez point les solutions suggérées.

Une nuit paisible, un réveil en douceur au chant des tourterelles et des loriots, rien de mieux pour favoriser l’émergence d’idées chez Gaston.

— Voilà ce qui m’est venu, ma dulcinée. A mon avis le temps que le garagiste démonte, expédie la pièce, qu’il en reçoive une nouvelle et qu’il la  remonte, la semaine sera écoulée. Lors de notre exploit à Alcoutim, nous avions repéré un sentier de randonnée qui longe le Guadiana. Je propose que nous partions à la découverte de cette randonnée.

— Cela me convient parfaitement, mon cher époux.

— Nous verrons par la suite comment évoluent les choses, mais je pense que louer la caravane de Luis peut être une bonne solution. C’est économique plutôt que de réserver un gîte et nous gardons notre liberté. Pour l’instant, je vais amener notre maisonnette au garage. Alonzo m’accompagne pour me ramener.

— Moi je vais aller boire un café et papoter avec Margarita.

Arrivés au garage, Luis s’excuse mille fois et explique : 

— Comme il y a une garantie sur les pièces, je vais démonter et renvoyer celle-ci à mon fournisseur. Je le fais aujourd’hui, à mon avis après-demain je dois avoir les pièces et en fin de semaine au plus tard début de la suivante vous récupérez votre fourgon.

 Gaston est satisfait et cela correspond à ce qu’il évaluait. Sur la route du retour, il explique son idée de randonnée. Il demande à Alonzo s’il est d’accord pour les conduire à Alcoutim dès l’après-midi en précisant que pour les rechercher une fois le trek terminé, ils trouveront bien de quoi s’organiser.

— C’est avec plaisir que nous allons vous emmener, d’ailleurs c’est un coin que nous apprécions. Je ferai la surprise à Margarida de l’inviter dans ce bon restaurant où nous avions déjeuné ensemble lors de l’exploit de la tyrolienne et je t’interdis d’organiser quoi que ce soit pour ton retour. Tu donnes un coup de fil et, Alonzo à la manière de Speedy Gonzales, la souris la plus rapide de tout le Mexique, arrive, Ay caramba! et me voici pour vous récupérer.

Après quelques nuits et des dizaines de kilomètres dans les jambes, nous retrouvons nos tourtereaux sur ce GR15 qui suit le fleuve frontière. Georgette exprime son sentiment : 

— C’est une randonnée passionnante, j’aime vivre à travers la beauté de la nature, avec la lenteur de la marche. S’arrêter où bon nous semble s’extasier devant ces montagnes ondulantes et ces vallées profondes. Dormir au contact des sons nocturnes, ton idée est excellente.

— Je te remercie et je poursuis, pour ma part j’aime à l’entrée d’un village, croiser un bar, y boire une bière et discuter avec quelques anciens qui profitent des dernières années de vie. Ou sur la place de l’un de ceux-ci, on découvre un boui-boui qui ne paye pas de mine et nous sert un plat délicieux bien souvent cuisiné par la mamie. Enfin comme à l’instant un banc et une table, il ne reste plus qu’à se poser pour notre dîner.

Georgette et Gaston ont pour habitude de marcher avec leur GSM éteint afin de profiter pleinement de leur lien à la nature. Machinalement, elle regarde l’écran de son portable et constate qu’elle à un message.

— Tient c’est le garagiste. Voilà ce qu’il écrit : 

À suivre…

Laisser un commentaire