— Vas-y, annonce Gaston en pensant le voilà le piège.
— La première, toi l’amoureux des arbres, elle ne va pas te déranger, vous ne couperez pas un seul arbre sauf en cas de nécessité : maladie ou fin de vie. La deuxième, à chaque fois que je viens on se fait un gueuleton pour sceller encore plus fort notre amitié.
Cette fois-ci, Georgette craque et tombe en larmes, c’est la tendresse de Christine qui la réconforte.
— Je ne sais quoi te dire Ernesto, ta proposition est pure folie et au fond de moi quelque chose me conseille d’accepter, j’en suis ému. Mais j’ai besoin de comprendre pourquoi fais-tu cela?
— Parce que je suis un immense égoïste. Aristote écrivait « Faire du bien aux autres, c’est de l’égoïsme éclairé. » Ce terrain je n’en ferai rien. J’ai un nid d’amour dans la montagne Ardéchoise, mes enfants s’en moquent comme de l’an 40. La famille ici au Portugal a d’autres chats à fouetter, alors il fallait bien que je trouve un couple de pigeons voyageurs pour l’entretenir gratuitement et en plus me payer régulièrement un gueuleton. Qu’en pensez-vous? Pas mal mon idée !
Il éclate d’un rire sonore et Christine secoue la tête, nos deux gagnants de la loterie ne savent plus sur quel pied danser. Pourtant on sait tous qu’ils sont des maîtres de la valse.
— Je vous dois quelques explications. Quand j’avais une dizaine d’années, j’accompagnais mon père au marché. Même si je n’étais pas bien grand, je compris qu’il donnait plus d’argent que ce qu’on lui demandait ou bien il refusait la monnaie. Je l’interrogeais : papa, pourquoi fais-tu cela ? Voila ce qu’il m’a répondu : tu vois mon fils, quand j’achète à des gens qui travaillent péniblement et qui ont du mal à gagner leur vie alors que moi j’ai les moyens, l’air de rien je leur donne toujours plus que la somme demandée. Je nomme cela de l’altruisme enveloppé dans la dignité. Je souhaite que plus tard dans ta vie tu n’oublies pas mon message. Tu sais, la majorité des personnes fortunées ont plutôt un comportement de dédain, de suprématie, afin de montrer leur pouvoir envers les plus faibles. Mon action, c’est de l’humanisation, je fais des heureux et je me rends heureux d’agir ainsi. Donner du bonheur quand on en a les moyens pour moi, c’est un devoir. Pourquoi je partagerais un bon repas avec des gens de mon rang en trouvant cela normal. En ont-ils la nécessité, non ? Pourquoi je ne partagerais pas ma richesse financière avec des personnes moins aisées ? Chacun partage ce qu’il a. Tu vois la dame âgée qui est assise là-bas et à qui j’ai laissé la monnaie, je la connais un peu, elle vit de peu de choses, on peut dire qu’elle est pauvre. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Pauvre d’argent certes, mais riche de bonté. Elle sourit à tout le monde, dès qu’elle peut rendre service, elle le fait. Sa richesse, c’est une abondance de générosité qu’elle partage. En me frottant la tête, il me disait : retiens bien cela, chacun à une richesse différente, à lui de la partager. Si chacun agissait ainsi, la vie serait belle sur cette terre.

— Oui, je comprends, mais nous ne sommes pas dans la misère, dit Gaston.
— Je ne prétends pas cela, attends et écoutes moi encore un peu. J’ai été directeur et Gisèle médecin, nous avons gagné beaucoup d’argent et j’ai de quoi vivre tranquille et centenaire. Je peux vendre ce terrain à un prix très élevé. Une fois l’acquisition effectuée, l’acheteur va construire, même si il n’en a pas l’autorisation, avec les dessous de table tous les droits s’achètent. Donc, il va édifier une énorme villa à la place de ce paradis à oiseaux que vous appréciez. Les arbres seront abattus sans respect alors que nous sommes dans une situation climatique où nous n’avons jamais eu autant besoin d’eux. Mon cousin va me faire la tête, car il va avoir des voisins prétentieux, colonisateurs, lui n’est qu’un petit salarié qui se décarcasse pour gagner trois francs six sous. Me voilà avec une grosse somme d’argent que je vais placer en action, dans une banque qui elle va utiliser ces euros à des fins nocives pour l’humanité et la planète. Voyez ma cupidité, ce qu’elle va engendrer ? Je respecte la leçon de mon père, l’humanisation. Je vous laisse acquérir ce terrain pour l’euro symbolique, je vous rends heureux, j’entretiens de bon rapport avec mon cousin et la famille ; je préserve la nature, je me comble de satisfaction personnelle et Christine apprécie et m’aime encore plus. Dois-je vous faire un dessin ?
— Nous n’avons plus rien à rajouter et si tu le permets, propose Georgette, je commande une bouteille de pétillant, nous allons trinquer pour sceller notre entente et cet amour de la vie.
— Nous allons transformer ce lieu en un point d’acupuncture, de paix et de lumière, affirme Gaston. je vous explique : sur les chantiers, j’ai vu des sourciers intervenir à la demande des clients. Je les ai observés poser des pierres en me précisant que ce sont des points d’acupuncture pour dévoyer les mauvaises ondes de la terre. Je ne disais rien, mais je les pensais complètement azimutés. Cela m’avait rendu curieux et ce n’était pas compliqué de me renseigner auprès de l’association des sourciers d’Alsace, qui a déjà écrit de nombreux livres. J’ai vérifié par moi-même, après leur passage chez nous mon sommeil était meilleur et un mal de dos que j’avais chaque matin au levé avait disparu.
Ernesto prend un air mystérieux et se penche légèrement sur la table pour que tout le monde l’entende, il parle faiblement.
— Voici des propos que je révèle pour la première fois. Quelques jours avant de décéder, Gisèle m’a confié « J’ai été médecin toute ma vie et je n’ai rien compris, je suis passée à côté de tout. Si l’on veut que les gens guérissent, occupons-nous de leurs sentiments, de jalousie, d’orgueil, d’avidité, de haine, de culpabilité, de remords, de rancune. En soignant cela, on libère de nombreux blocages et l’Homme va pouvoir avancer vers sa liberté intérieure, il va se diriger vers le bien-être, être bien avec soi et donc les autres. Cela est différent du bonheur qui est une sensation plaisante et éphémère, ce n’est pas négligeable et à rejeter mais il faut savoir faire la distinction. Vous voyez, on revient au discours de mon père.
Les jours passèrent, dans la joie et l’amitié, tout le côté administratif fut réglé facilement. Le téléphone de Georgette se fait entendre :
— C’est Luis, s’exclame-t-elle, que va-t-il encore nous annoncer ? Boa tarde.
— C’est gagné ! Vous pouvez venir chercher votre camping-car, il est réparé.
Ils ne se font pas prier, sautent dans la voiture prêtée par Luis et foncent au garage retrouver leur « maisonmobile » qui leur à tant manquée. Luis raconte les dernières histoires avec les pièces, mais cette fois-ci c’est bon il a essayé longuement le véhicule qui fonctionne parfaitement.
— Vous allez pouvoir repartir tranquillement.
— C’est que l’on ne sait pas quand on s’en va!
Et ils expliquent l’épopée du terrain. Luis les regarde et :
— J’avais cette caravane pour recevoir la famille, les enfants, car ma maison était trop petite. Depuis l’an passé, je l’ai agrandi et je n’en ai plus l’utilité. Si vous voulez l’acheter, elle est à vous.

— Cela peut-être intéressant, tu la vends combien ? demande Gaston.
— Je n’en sais rien. De plus, je vous dois bien quelques indemnités avec tous les problèmes que cette panne vous a posés. Écoute, donne ce que tu veux.
— Concernant la panne, tu n’es responsable de rien. On va réfléchir et on te fera une proposition.
— D’accord pas de soucis.
Le lendemain, en voilà du monde autour d’une grande table décorée et dont l’opulence des mets pourrait faire rêver un seigneur de l’époque féodale. C’est la dernière soirée avec Christine et Ernesto.
— C’est incroyable, raconte Gaston, après toutes ces contrariétés, des choses impensables nous arrivent. Voici Luis qui nous propose d’acheter la caravane et nous dit d’en donner le prix qu’on veut.
En relatant cela, il a une idée derrière la tête. Il espère que parmi l’assistance on va lui conseiller une somme, ce qui lui enlèverait une belle épine du pied.
À suivre…