Le surplus



Episode 2

Nous effectuons nos courses dans une moyenne surface, des rayons bien garnis taquinent ma gourmandise, sont bien rangés et en promotion, des gâteaux de Noël fourrés à la pâte d’amandes, des pains d’épices, etc.



Mon enthousiasme est avivé par un incendie d’inquiétude, j’interroge ma charmante épouse qui m’accompagne :
         — Que vont donc faire les gérants de ces magasins de tous ces produits alimentaires réservés à la période de Noël et dont les dates de péremption approchent ?

À nouveau comme dans le sentier, j’ai droit à un regard dépité, et elle me lance :
— Mais enfin, tu décides d’être plus têtu qu’un baudet !
Je sais bien qu’elle m’aime et dans ses habitudes elle est plutôt douce alors pourquoi cet agacement ?
— On jette, on jette et l’on jette mon ami, comment dois-je te le dire pour que tu comprennes ? Nous sommes dans la société du tout jetable et du non durable !

Alors là, j’en tombe presque à la renverse, ce qui aurait pu réjouir juste derrière moi la charmante dame porteuse d’une belle quarantaine et les yeux brillants, elle était prête à m’accueillir dans ses bras, pour un baiser interdit.

Mais je suis encore leste et je me rattrape.

À voix basse, inquiet, je susurre à l’oreille de mon épouse :
— Tu m’as bien dit, ils jettent.
D’une caresse douce sur ma joue pour me consoler, elle confirme :
— Oui, ils jettent et pour accélérer ton drame souvent ils arrosent cette nourriture de produits afin que personne ne la récupère.
Dans une volte-face rapide, je m’apprête à remplir le chariot de ces victuailles que je vais stocker, consommer avec gloutonnerie ou distribuer autour de moi.
Avec doigté et diplomatie, elle sait freiner mon élan et d’un air amusé me donne le coup de grâce en précisant :
        — Ce que tu veux sauver ne représente qu’une épingle dans une botte de foin.
Ma douce épouse termine d’enfoncer le poignard dans mon volcan de révolte en me disant d’un air amusé quand elle observe ma tête déconfite :

— Je te rassure, des vêtements, des livres ou encore de nombreux autres objets, tels que des téléphones portables dépassés par la mode prennent le même chemin. Le maître mot est : consommer, consommer, consommer et celui qui s’oppose à ce mode de vie est un rebelle ou presque un terroriste dangereux qu’il faut isoler.
Dans ma tête d’adulte resté enfant, je vois d’énormes machines aux sourires vicieux, absorber sans ménagement ces produits différents et les broyer sans aucun sentiment dans un rire obscène.
Moi, le paria des instituteurs et professeurs, je me demande comment des humains qui ont fréquenté de grandes écoles peuvent jeter sans vergogne, sans réflexion, sans sentiments ni remords toute cette alimentation, tous ces objets alors que tant de personnes vivent dans la désuétude.
Elle me rappelle dans un calme olympien que les courbes du productivisme sont prioritaires et que les sentiments sont des influences d’un autre temps qui maintenant réjouissent des films historiques ou des pièces de musée. Elles me précisent :
      — Les gens qui nous dirigent sont des personnages dignes qui ne s’arrêtent plus sur ce qui peut faire pleurer, rire ou offrir du bonheur.

Je tente un dernier signe de compréhension, chez moi c’est vital j’ai besoin de comprendre sinon je ne suis pas tranquille.
          — Mais comment peut-on jeter une marchandise qui a une valeur ? Des femmes et des hommes ont travaillé pour qu’elle prenne forme. La terre nous a donné, offert des matières premières qui s’épuisent et qu’on lui arrache souvent dans des conditions inhumaines et polluantes.
         — Que veux-tu, l’argent est roi et c’est lui qui dirige. Tous nos hommes politiques bruyants, rabâchant et qui nous serinent des discours d’économie, veulent nous faire miroiter qu’ils sont attentifs à nos besoins alors qu’ils ne sont que de pitoyables marionnettes. Leur seule obligation est de faire progresser le CAC 40.

Tes gâteaux de Noël occupent inutilement des rayons dans lesquels il faut présenter les produits de la Chandeleur, puis la St Valentin et Pâques ne va pas tarder. Le citoyen lambda n’est pas gourmand comme toi et on lui vante, on lui fait croire que d’être moderne c’est acquérir du neuf, c’est consommer.
         — Mais quand même, qui peut ignorer la fonte des glaciers et de l’antarctique, qui peut ignorer la disparition définitive de plantes et d’animaux ?
            — Mais mon ami je t’expliquais que celui qui jette canette ou mégot de cigarette au sol n’a pas conscience du dégât qu’il provoque, il n’a pas plus conscience de ce qui se passe dans la nature. De la situation irréversible dans laquelle nous arrivons.
              — Mais enfin nous somment des Gaulois, il faut nous révolter.
            — Tu m’amuses, tu vois bien que petit à petit dans la conscience des gens, ils arrivent à faire passer pour terroristes tous ceux qui s’opposent à ces principes de consommation. Tout sens du respect tant pour autrui que pour la nature a été passé à la moulinette, ceux qui utilisent encore ce mot sont traités de démagogues.
Elle prend un air d’une grande dame et amusé, exprime la bouche en cul de poule :
              — Mon cher, avec mes amis milliardaires nous avons bien orienté les informations pour faire croire que ces histoires de climat sont la folie de quelques vieux scientifiques qui ne comprennent plus rien. Certes, ils sont suivis par une bande de rigolos qui se nomme écologistes, mais ce ne sont que des dinosaures ou des gens d’extrême gauche qui poussent leurs derniers barrissements. Il faut les exterminer, car ils souhaitent nous empêcher non pas de tourner en rond, mais de gagner des ronds. L’avenir, ce sont les aliments qui poussent hors sol, dont les parfums et les goûts sont créés par un assemblage de produits chimiques. La nature ne nous sert à rien, elle propage des odeurs nauséabondes, produit des insectes dangereux et des prédateurs qui risquent de manger nos enfants. Nous avons bien éduqué certaines catégories professionnelles qui réclament encore plus de rentabilité, de productivité et de produits chimiques.
             — Mais enfin, sois sérieuse, ce monde va devenir invivable, d’ailleurs cela commence.
           — Peu importe, bientôt nous irons vivre sur d’autres planètes et nous laisserons les gueux se débrouiller avec la branche sur laquelle ils sont assis et qu’ils coupent avec allégresse dans leur incompétence. Cela fait bien longtemps que nous avons détourné l’instruction pour un endoctrinement avec un seul but ; transformer les individus en robots qui consomment, consomment. Nous leur faisons miroiter le bonheur derrière chacun de ces achats, c’est pour ces raisons qu’ils frémissent comme le gardon à l’idée de tout nouveaux produits annoncés avec force à la télé et sur les réseaux.
Où est le bonheur réclame-t-il en cœur ? Nous leur répondons, derrière et encore derrière et toujours derrière. Chaque nouveauté est comme une vis sans fin, le bonheur, le bonheur ou est le bonheur ? On s’amuse à les voir s’entre disputer, s’entre détruire pour trouver un bonheur virtuel, mais qu’est-ce que cela nous rapporte !

— Mais c’est machiavélique !

À suivre…

6 commentaires sur « Le surplus »

  1. Quel plaisir de de sentir marginal !!! Déja 25 ans de nomadisme… ce qui nous fait facilement comprendre que devoir jeter vient du fait de trop consommer et avec a peine 8m2 de surface habitable… la vie est belle !!!

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