L’effort




Le jour se lève, la face du Pico sur l’île du même nom aux Açores est encore dans la pénombre. Le sentier qui nous hisse en direction de la caldeira de ce volcan endormi est raide et par instant, nous devons utiliser nos mains pour franchir un escarpement de pierres de lave. Le froid du matin nous saisit et si le panorama est époustouflant, car nous sommes au-dessus des nuages, il nous faut une bonne dose d’effort pour parcourir cette montée.

Persévérance, ténacité nous permettent d’atteindre le sommet et ses 2351 mètres d’altitude après trois heures de marche. Joie, émerveillement, satisfaction personnelle sont les sensations qui font vibrer toutes les cellules de nos corps. Ce sentiment va s’éterniser sur la journée et même plus.

Ce matin avec mon épouse, nous enfourchons nos vélos qui grâce à la force de nos jarrets nous ont permis de parcourir déjà 4432 kilomètres. Je me délecte de chaque coup de pédales, mes muscles sont souples et permettent de gravir aisément ces pentes de 9 %. Montagnes, lacs, déserts de lichen, neige, c’est ce décor lunaire que nous traversons pour atteindre le Cap Nord dont nous franchissons le panneau. Nous sommes à quelques encablures du globe, symbole de ce lieu. Nous roulons les derniers décamètres main dans la main. Nous y voici, le bout du monde en quelque sorte ! Instant magique ! Instant unique ! Instant légendaire ! Instant mystique !

Satisfaction personnelle, décuplée, démultipliée par le fait de pouvoir partager, communier cette émotion avec ma compagne. *1


Le soleil n’est pas encore levé, nous plions notre tente après un bivouac à 2900 mètres d’altitude. Pour un lever si matinal, le but à atteindre doit-être exceptionnel. Un solide petit déjeuner, une toilette de chat dans l’eau froide du torrent proche et c’est euphoriques que nous entamons notre marche. L’objectif : le sommet de la Sierra Nevada en Andalousie et ses 3479 mètres par un sentier au pourcentage important n’offrant aucun répit jusqu’à l’arrivée. Il est étroit et laisse difficilement la place pour nos deux pieds. Nous grimpons dans ce pierrier où il nous faut maîtriser le vide, car au moindre faux pas, la chaussure risque de glisser sur une de ces pierres qui nous tendent des pièges et c’est un roulé-boulé de quelques centaines de mètres qui nous guette. Pas un arbre, pas un arbuste, même pas une brindille pour se rattraper. La ténacité nous est nécessaire pour évoluer dans ce milieu entre le sac qui tire sur les épaules avec ses 15 kg et le manque d’oxygène dû à l’altitude. Mais l’enthousiasme d’atteindre le sommet est le plus fort et guide chacun de nos pas. C’est bien une lutte avec nous-mêmes que nous menons, l’effort est long, mais l’entêtement nous permet d’atteindre le sommet. Une vue à 360° exceptionnelle et la satisfaction est à la hauteur de l’effort mené. Joie intense de la victoire sur soi-même et félicité qui vont durer plusieurs jours. *2



Il fait nuit, la frontale éclaire mon chemin, voici sept jours que chaque matin je repars sur ce GR13 dans le sud de l’Algarve. Mon défi est de courir en solitaire, du Cap Saint Vincent sur la côte Atlantique à Alcoutim, village à la frontière du Portugal avec l’Espagne, soit un peu plus de 300 kilomètres. C’est ma dernière journée et pour réussir il me faut parcourir 58 kilomètres, j’en ai la volonté au plus profond de mon être. Je surpasse fatigue et douleur due à une tendinite et des ampoules. Pour en arriver à cette dernière journée, j’ai dominé nombre de difficultés, les courbatures du matin, l’envie d’abandonner alors que mon épouse m’attend avec notre véhicule pour me ravitailler. Le soir arrive, la nuit enveloppe le paysage, je cours encore, enfin voici les rues d’Alcoutim. J’arrive enfin devant ce fleuve qui trace la frontière. Pas de foule pour les applaudissements cela je le savais, mais l’essentiel c’est dans le partage de cette victoire sur soi dans l’amour du couple.

Là encore obstination, persévérance, transcendance de milles maux ou motifs afin de ne pas abandonner, la satisfaction en est d’autant plus impressionnante, appréciable, éternelle. *3

Pourquoi je parle de ces quatre exemples ?

Ce fut une lutte, une bataille avec moi-même, une multitude d’efforts à transcender jusqu’à la réussite.

C’est la victoire d’un effort constant, puis-je parler de gloire ? Pourquoi pas! Mais alors pas une gloire médiatique ou la foule qui ovationne, je parle d’une gloire intime qui nourrit l’esprit d’une satisfaction indéfinissable et persistante.

En repensant encore aujourd’hui à ces moments, mon émotion se baigne dans un sentiment auréolé d’étoiles.

J’affirme que l’effort, la volonté, la persévérance donne un équilibre qui permet d’aborder la vie avec enthousiasme.

Je ne tiens pas à critiquer ce temps moderne du XXI ème siècle, car je pense que chaque période à ses bons côtés, mais à force d’observer la manière dont vivent un grand nombre d’humains, je constate que l’effort est de moins en moins au rendez-vous. Heureusement, il y a toujours des exceptions et peut-être plus nombreuses que ce que je pense.

Mais quand même :

Qui veut encore faire l’effort de monter des escaliers, alors qu’un escalator est proposé ?

Qui veut encore faire l’effort de manger des plantes ou boire une tisane pas toujours excitantes gustativement pour préserver sa santé ?

Qui ne rêve pas de la voiture qui se gare seule, voire qui roule toute seule pour ne plus faire l’effort de l’attention ?

Qui ne rêve pas d’atteindre un sommet en utilisant un téléphérique ou en montant en voiture au parking le plus proche (attention je ne parle pas de personnes handicapées), plutôt que d’emprunter ce charmant sentier qui demande plusieurs heures de marche ?

Qui ne rêve pas de tous ces ustensiles électroniques mangeurs d’énergie et de matières premières nobles afin de faire le moins d’effort dans de nombreux domaines ?

Où se trouve le juste milieu dans l’utilisation de ces ustensiles entre le moment où il soulage les conditions de vie, tel le lave-linge et lorsqu’il rend esclave l’individu tel l’agent conversationnel Alexa ?

Cette liste n’est pas exhaustive, et quand il s’agit de faire un petit effort dans tous domaines confondus, combien de fois ouï-je de la part de toutes les tranches d’âge :

C’est trop dur ! C’est trop loin ! Ça monte et ça va être difficile! Je n’y arriverai pas ! C’est fatigant ! C’est du travail ! Et j’en passe et des meilleurs.

Ne serait-ce pas dans l’effort que l’on trouve la satisfaction et non dans la réussite ? Un plein d’efforts n’est-ce pas un plein de victoires ?

La peur est aussi un frein à l’effort qui initie les réflexions suivantes :

– Je n’ai jamais goûté.
– Je ne connais pas.
– Je vais me perdre et si ça ne marche pas…

Un proverbe tibétain dit ceci : « Si la peur frappe à ta porte et que tu as le courage de l’ouvrir, tu apercevras que derrière il n’y a personne. »

A suivre…


*1 Extrait de mon livre ⬅️ »Cheminer du rêve à la vie à vélo.”
*2 Extrait de mon livre⬅️ “ Tête à tête avec la Sierra Nevada Andalouse » édité chez Unayok.
*3 Extrait de mon livre ⬅️“ 300 kilomètres pour une satisfaction personnelle “ en ebook chez librinova.

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