Ce n’est pas la nature qu’il faut réguler, c’est notre entêtement à croire que la nature doit nous obéir.
Voilà comment pourrait-être résumé cette méthode agricole. Pour adopter cette pratique, cela demande de se débarrasser de notre conditionnement, des habitudes et c’est le vivant qui devient notre professeur. Il est nécessaire de savoir s’arrêter, observer et s’émerveiller. Il est important de désirer apprendre encore et toujours.
L’agriculture syntropique, c’est laisser la plante grandir libre.
C’est s’appuyer, observer ce qui se passe dans la nature, celle-ci laissée sauvage est dense, la terre est protégée et riche.
Ce n’est pas à moi en tant qu’humain à la diriger, mon travail est de l’observer, d’être à son écoute et de ressentir ce dont elle a besoin. Être attentif à sa croissance pour la soigner et la guider.
Les agricultures alternatives vont à l’inverse des principes de l’exploitation intensive qui est de tuer le vivant avec tous les produits chimiques se terminant par « cide « . Si ces méthodes étaient efficaces et utiles, pourquoi serions-nous toujours à renforcer les arrosages ? La puissance des produits chimiques ? Les maladies n’arrêtent point leurs ravages et les insectes mutent pour résister aux produits qui doivent les exterminer. Quant aux agriculteurs, ce sont les premiers à tomber malade puis c’est au tour des consommateurs.
Et pourtant l’agriculture biologique, la permaculture, l’agroforesterie ou encore l’agriculture syntropique continuent à être vilipendées, persiflées ?
Alors que les agriculteurs qui appliquent ces techniques démontrent leur efficacité avec des rendements supérieurs que ceux qui pratiquent la logique chimique.
Les choix de la protection du consommateur et de l’environnement sont gênants pour les multinationales de la chimie, et leurs copains de la pharmacopée.
Vous savez que j’aime les voyages alors je vous emmène à Mertola une commune du Portugal dans la région de l’Alentejo, proche de l’Espagne. Elle domine dans un cadre extraordinaire le fleuve frontière Guadiana. En été, c’est un des lieux les plus chauds du Portugal, le thermomètre peut dépasser les 50°. Il n’y pousse qu’une lande de plantes épineuses, des cistes, quelques pins et la terre craquelée montre un visage de désolation ou du moins de souffrance.
Dans ce coin aride, une association fait pousser des légumes et une grande variété de fruits en abondance sans arrosage excessif.
Notre curiosité nous a poussées à leur rendre visite. Que font-ils ?
Ils pratiquent l’agriculture syntropique.
C’est l’action convergente de plusieurs facteurs. Il s’agit de faire pousser une grande diversité de plantes ensemble dans un système de cultures denses et complexes. Arbres, fleurs et légumes se côtoient de manière très serrée, le sol n’est jamais à nue, en permanence une couverture de coupe d’herbe ou de branchage le recouvre sur quinze à vingt centimètres ainsi qu’une ombre salvatrice. Grâce à cette biomasse, le sol devient riche et à son tour il nourrit les légumes et les arbres. Un équilibre entre le sol et les plantes se crée et l’on obtient une production d’abondance.
Voici la courte histoire de cette pratique agricole.
D’où nous vient cette technique ? C’est un biologiste et agriculteur suisse Ernst Götsch qui dans les années 1980 a inventé et testé chez lui à petite échelle ses propres observations et réflexions.
En 1984, il part au Brésil dans l’aride état de Bahia pour épauler un grand propriétaire dans son nouveau projet pour rentrer sur le marché du cacao. Le problème de ce dernier, c’est que ses pratiques modernes ont altéré et rendu improductif ses 480 hectares dont il a extrait tout le bois pour fournir sa propre scierie et a converti les terres déforestées en pâturage. Il demande conseil à Ernst, pour lui c’est l’aubaine de tester sa méthode en grandeur nature.
Au bout de quelques années, il a reboisé la propriété et introduit le cacao comme culture principale. Avec sa méthode, il recrée un microclimat propre à la région et rétablit la fertilité des sols. Il nomme cela « l’agriculture syntropique « et il écrit un livre expliquant cette pratique.
Voici l’une de ces réflexions : nous ne sommes pas intelligents, nous faisons partie d’un système intelligent.
Suite à sa réussite, cette méthode se répand au Brésil et dans un certain nombre de pays pour arriver sur le vieux continent où elle effectue ses premiers balbutiements dans les années 2018.
En France, une ferme applique cette méthode dans le Gers, en Espagne, en Andalousie et au Portugal c’est Mertola à la limite des régions de l’Alentejo et de l’Algarve.
L’animatrice qui nous accueille dans ce jardin d’un hectare et demi nous explique qu’il y a une règle de base, c’est de créer un système de culture dense et complexe pour aboutir à un équilibre entre les plantes et obtenir une production en abondance.

La complexité c’est que chaque jardinier devient un chercheur, car d’un pays à un autre il n’est pas possible d’appliquer la même méthode pour la bonne raison que ce ne sont pas les mêmes plantes qui y poussent et que les climats diffèrent.
Pas de règles, pas de recettes, pas de méthodes précises. Voilà ce qui est bien compliqué pour ceux qui sortent des grandes écoles.
Donc, chaque jardinier devient un chercheur-observateur.
Notre premier constat c’est la présence de rang d’arbres de variétés différentes. Dans un rang alterne du peuplier, mais aussi des fruitiers. Sont privilégiés des arbres qui poussent rapidement et vont de ce fait offrir de l’ombre aux plantes plus basses.
Pour que la culture soit dense, les arbres sont serrés et les rangs vont être espacés de cinquante centimètres. Entre chaque rang, il y a une variété de légumes tels que du maïs ou des haricots ramants qui vont protéger des betteraves ou des choux.
L’agriculteur intervient régulièrement par la taille des strates supérieures ou la coupe des espèces en fin de cycle.
Tous ces bois de taille ou plantes en fin de cycle recouvrent le sol, ce qu’il fait qu’il n’est jamais à nu. Ces végétaux qui sont au sol sur une épaisseur d’une vingtaine de centimètres, non seulement le protègent d’ardents rayons du soleil, mais en se décomposant ils créent une biomasse qui enrichit la terre.

L’animatrice est allée chercher sous cette couche de végétaux une poignée de terre. Sa couleur noire définit sa richesse, approcher son nez pour humer en fermant les yeux on se croit en forêt.
Le chercheur et forestier Ernst Zürcher dit que lorsque l’on respire les fragrances d’une poignée de terre c’est la mémoire de la planète qui se révèle à nous. Respirer la terre que l’on cultive est un acte d’amour, car son parfum révèle sa richesse et c’est aussi la récompense du respect de son travail. En plus, on peut admirer l’importance de la vie dans une poignée de terre.
Tous les habitants de la planète devraient être informés que dans une poignée de terre il y a plus d’êtres vivants que d’humains sur la terre. Les scientifiques estiment qu’il peut y avoir des milliards d’organismes incluant bactéries, champignons, insectes, acariens, etc.
Cette connaissance devrait amener à réfléchir avant de déverser des produits chimiques, d’écraser le sol sur des dizaines de centimètres avec des machines toujours plus imposantes ou encore et toujours bétonnées.
Le sol n’est pas desséché et par la putréfaction des végétaux toute une vie microbienne et une biodiversité sont recréées. La nature remercie le jardinier, le paysan par une récolte abondante avec un arrosage minimum, voire insignifiant.
Cette technique nous intéresse et nous allons la tester chez nous. Tout a besoin de tout donc arbres et arbustes, légumes, fleurs d’ornements et sauvages pousseront dans une très grande proximité afin de s’entraider et le sol sera bien entendu couvert de végétaux. Nous sommes curieux d’examiner son évolution, mais la patience est l’une des richesses de la vie.
Nous avons déjà un coin ou naturellement il y a un début de syntropie.
Un caroubier entouré d’arbustes, un poirier et du chèvrefeuille. Lorsque les travaux de terrassement ont été mis en œuvre, les pivoines ont été abîmées mais elles reviendront et l’an prochain nous ferons pousser des courges, ainsi le sol sera couvert.
Nous observons que dans ce petit coin, souvent des oiseaux viennent chercher l’ombre et boire dans les écuelles que nous avons déposées avec de l’eau. La culture syntropique avec la diversité de végétaux, avec l’ombre et l’humidité, c’est un retour à une faune sauvage et à un équilibre incroyable de la biodiversité.
C’est pour le citoyen de la terre que nous sommes la joie d’observer la vie de la planète.
