Le Rhin et sa romance.






Suite de l’article : Quand tout commence


Je me glisse en Allemagne dans des gorges pouvant atteindre 200 mètres de profondeur. Entre ces falaises, j’occupe tout l’espace, je suis chez moi et je me bats à nouveau contre de nombreux rochers qui veulent entraver mon voyage.
Je m’écoule entre ces canyons, je bouillonne, je gronde en frappant les parois rocheuses puis je m’adoucis dans des méandres, mais il n’y a pas vraiment d’instant de calme et c’est un plaisir de jongler entre roches, pierres et falaises.
Bien des siècles plus tard, l’homme viendra habiter cette région, il va modeler le paysage en plantant de la vigne en terrasse. Quelques maisons vont se blottir au creux de vallons et le long de ces 65 kilomètres de rochers étranges et de pentes abruptes, ce sont 60 châteaux enchanteurs ou forteresses qui se dressent sur des promontoires. Les hommes vont utiliser mon cours d’eau pour le commerce, il va falloir qu’ils domptent mes caprices, là où mon lit est le plus étroit avec quelques méandres sévères je me suis amusé à laisser mon eau vive bouillonner autour de récifs affleurants la surface. C’est ici que le batelier prétentieux ou pas expérimenté se retrouve le bec dans l’eau.
Le navire se fracasse dans un bruit strident et les corps des hommes roulent sur les galets qui couvrent le fond de mon lit. Le lieu inquiète, surtout à l’orée du jour, où un brouillard matinal m’enveloppe dans lequel se reflètent les premiers rayons de soleil, à cette occasion le concert du chant des oiseaux se chamaillant, résonne contre l’à-pic des parois. Les hommes affolés et craintifs, pour prévenir du danger, inventent des légendes avec un personnage ensorceleur ou magicien du nom de Lorelei. Une sirène ? Une nymphe ? Une sorcière envoutante ? C’est selon l’histoire. La plus connue est celle où Lorelei n’est autre qu’un personnage féminin féerique. Assise sur un rocher, elle lisse ses cheveux dorés, sa splendeur et sa voix mélancolique perturbe les marins qui oublient ma dangerosité en ce passage étroit.
Dans cette vallée resserrée, émane de moi et de tout mon environnement travaillé par l’homme, une atmosphère féerique. Poètes et peintres sont attirés pour reproduire ce qu’ils vont appeler la vallée du Rhin romantique.
En ce XXI ème siècle je ne suis plus tranquille, des touristes par centaines viennent m’admirer. Certes, j’en suis fier, mais que de bruit surtout quand ils décident de me mettre en feu. Non, ne croyez pas que la prétention me fait tourner la tête. Tous les étés, des dizaines de bateaux envahissent ma surface en un lieu précis. Mes rives se noircissent d’humains qui se pressent, je crains toujours que des maladroits tombent dans mon cours, car mon flux est puissant tout au long de ces canyons, la déclinaison est plus forte qu’à d’autres passages. La nuit est bien installée, le rituel se met en place et chaque fois je me fais surprendre, je suis effrayé par ses claquements qui résonnent. Je provoque des vagues et les bateaux tanguent au fil des cris d’extase de ses étoiles factices qui illuminent le ciel.

Les fusées du feu d’artifice partent d’un château situé sur ma rive droite, à peine terminé d’autres s’élèvent d’un château situé sur ma rive gauche. Le calme s’installe quelques fractions de seconde et l’illumination du ciel reprend avec un feu d’artifice partant des bateaux que je berce, mais ils ne s’endorment pas, car subitement le bruit redouble et je m’embrase. Les fusées partent simultanément non seulement des péniches, mais aussi des deux châteaux, c’est à ce moment que les humains sont dans l’extase avec des Hooo !, des Haaa! et d’ autres onomatopées, ils définissent que je suis en feu. 

Voilà ce que l’on a fait de moi, fleuve sauvage qui a creusé cette sublime vallée, je suis devenu une attraction.
Revenons à mon histoire initiale, après ce passage mon cours rencontre les plaines de l’Europe du Nord ou avec une certaine lenteur je prends la direction de l’Ouest pour retrouver la mer dans des méandres qui expriment mon côté débonnaire après les batailles antérieures. Voici le plat pays où dans un immense delta, mes bras enlacent la Meuse et dans une union parfaite nous nous jetons dans l’immensité des flots qui recouvre la planète ce qui lui octroie ce beau nom de planète bleue.
Parfois je suis épris de nostalgie, car en ces temps très anciens, j’étais libre et je déplaçais mon lit comme je l’entendais, je m’étalais et me prélassais.
Au fil des siècles, j’ ai connu des guerres et des batailles, je n’ai jamais bien compris à quoi cela servait.
Une fois que les armées rentrent dans leur caserne, les Hommes gardent leurs esprits envahisseurs et ils ne cessent d’occuper mes berges. C’est pour ces raisons qu’en cette période contemporaine, je traverse des zones très habitées Bonn, ancienne capitale de l’Allemagne, Cologne métropole de plus d’un million d’habitants, Düsseldorf et j’arrive dans le bassin industriel de la Ruhr avec Duisbourg, plus grand port fluvial au monde.
Enfin, je parviens aux Pays-Bas et avant mon mariage avec l’immensité des mers je baigne les 40 kilomètres de quais du port de Rotterdam.
Les habitants du plat pays, dont l’intérieur des terres est plus bas que le niveau de la mer, sont inquiets, ils ont donc fait d’importants travaux et ils m’ont séparé de mon amoureuse, la Meuse. Ils ont canalisé un certain nombre de nos bras, mais m’ont quand même laissé dans mon lit initial pour avec mélancolie me jeter non pas dans la gueule du loup, mais dans les flots de la mer du Nord.
Si je vous raconte tout cela c’est pour vous emmener vous promener dans un lieu où je peux dire qui l’eut « crue. »

A suivre…

Laisser un commentaire