3 ème épisode suite et fin.
Je vous en ai déjà parlé, j’ai été un fleuve irrégulier divaguant en bras multiples et se modifiant selon les époques. Les crues que j’ai provoquées détruisaient des installations sur l’ensemble de mes rives. Paraît-il, la présence des marais que je nourrissais suscitait une insalubrité chronique, accompagnée de maladies telles que le paludisme. J’étais réputé indomptable par mon caractère sauvage.


Tout cela ne plaisait pas aux humains et dès le XVII ème siècle des études et des projets apparurent pour me calmer et assainir mes multiples bras et marais.

Des travaux furent entrepris de 1842 à 1876, ce fut brutal pour moi, on m’amputa de méandres et d’un certain nombre de mes bras et de ce fait l’on me raccourcit de 32 kilomètres entre Strasbourg et Bâle. Les riverains y trouvèrent leur compte par l’extension de terres agricoles.
Cependant , je ne me suis pas laissé faire sans broncher et avec mon raccourcissement j’augmentai la vitesse de mon courant ce qui finit par empêcher la navigation. Pensez donc comme je me suis amusé de la farce que je venais de leur faire. D’autres travaux tenteront de réguler mon lit afin que les péniches puissent remonter jusqu’à Bâle, mais ma vitesse et mon niveau fluctuèrent encore, alors au début du XX ème siècle les hommes construisirent des épis transversaux avec d’énormes pierres pour retenir des alluvions et entretenir un chenal au milieu de mon lit.
Ces épis, s’ils font le bonheur des pêcheurs, car ils leur permettent de s’avancer de plusieurs dizaines de mètres vers mon centre, ne seront pas concluants.
Dans les années sixties, je vois arriver de monstrueuses machines, les peupliers centenaires et autres essences bordant mes rives tombent comme des fétus de paille, leurs racines sont arrachées, des tonnes de terre sont manipulées, et tout cela dans un vacarme qui m’affole. Ces machines creusent et poussent, des camions circulent dans tous les sens, emporte la terre, ramènent des rochers. Enfin, avec de drôles d’engins, ils coulent par endroit une matière un peu liquide qui durcit comme la roche.
J’ai envie de fuir et de construire un nouveau lit qui m’éloigne de ces monstres fous. Ou bien devrais-je provoquer une grande crue comme autrefois qui ravagerait toute leur construction? Je n’en ai point le temps, tout va trop vite et moi je vis au rythme de la nature où tout va lentement et pourtant tout est parfait.

Déjà, une partie de mon eau sert à alimenter un boyau, j’entends les humains parler de canal pour faciliter la circulation de péniches plus importantes. Dans l’écho de leurs cris de joie et lors de rassemblements, qu’ils nomment inauguration, j’entends qu’ils sont fiers de leur ouvrage d’art appelé : le grand canal d’alsace.

Je fais triste mine et j’ai moi-même la sensation de ressembler à plus grand-chose. Fini les marais, adieu mes bras où vivaient tant de poissons, insectes et oiseaux, je m’écoule doucement entre deux rives de terre à nue.

Ils m’ont épuisé, je n’ai plus de force, je ne suis plus que l’ombre de moi-même, les larmes aux yeux je les regarde continuer à triturer le sol sans respect, ils ignorent que c’est l’habitat de millions d’insectes utiles à la vie de la planète et à la leur.


J’ai été pollué par les nombreuses usines chimiques de Bâle ou des environs de Mulhouse, je suis un fleuve mort, triste je commence même à avoir des odeurs pas très agréables et toute vie disparaît même les femmes, les enfants et les hommes me tournent le dos. Ils viennent juste admirer d’énormes monstres de béton avec des portes qui s’ouvrent et se ferment pour que des géants de la navigation puissent approvisionner le port de Bâle.
Enfin, ils ont l’air heureux, ils ont construit 12 centrales hydroélectriques sur mon cours entre Bâle et Lauterbourg et avec celui qui est devenu mon ami le grand canal ce sont dix écluses que les navires doivent franchir.

Bien des années après ce que je nomme ma déconvenue, je retrouve petit à petit le sourire, des humains des deux nations qui m’entourent se sont unis et sont venus au chevet de ma mauvaise santé.
Tout d’abord, ils mettent d’importants moyens pour me dépolluer, je n’y crois pas trop, sauf le jour où je vois le retour du brochet, de la brème et même du sandre, bref, je ne vais pas tous les nommer, mais cela indique l’amélioration de ma santé.


Mon grand bonheur, et je n’en croyais pas mes yeux, c’est lorsque je vois un pêcheur professionnel s’installer pour alimenter les grands restaurants de la mystérieuse et magnifique Alsace.
Les humains, peut-être voulant se faire pardonner, créent des zones sauvages et des réserves naturelles où de nombreux oiseaux viennent reprendre des forces lors de leur migration.
Entre le canal et moi, voici le vieux Rhin, c’est le nom que l’on me donne, mais je n’en suis pas vexé ; des îles sont volontairement laissées où grandissent des forêts alluviales et un écosystème rare qui reprend ses droits.
Voilà que l’on me rend un peu de liberté, qui l’eut cru, je peux à nouveau m’amuser dans des crues et dans ces zones, je nourris des bras où s’épanouissent maintenant une flore et une faune exceptionnelles. Les hommes se promènent pour m’admirer, s’émerveiller devant l’explosion de la nature. Mes inondations certes contrôlées façonnent et rajeunissent ce paysage. Un nouveau milieu naturel se met en place telle une forêt pionnière avec une grande diversité d’arbres et d’arbustes, pas moins de 57 espèces. Je ne vous surprendrai pas en vous disant que la nature a une formidable résilience, certains arbres peu adaptés à la présence de l’eau, ont ici augmenté au fil du temps leur résistance aux inondations. Mémoire ou adaptation génétique ? Les scientifiques s’interrogent et des recherches sont en cours.


D’autre part, 158 espèces d’oiseaux dont plus de 4000 oiseaux migrateurs viennent hiberner sur l’île du Rohrschollen, il est évident qu’avec une telle présence le nombre d’insectes et batraciens est important. Vous devez vous douter que ma joie est immense, car c’est moi le fleuve, la colonne vertébrale de la vie de toute cette faune. J’ai oublié les mauvaises années et la cerise sur le gâteau, c’est l’entretien d’espace ouvert grâce à l’éco-pâturage. C’est une pratique de gestion des milieux naturels qui consiste à faire pâturer ici des vaches Highlands de races écossaises réputées pour leur rusticité. L’avantage contrairement à un entretien mécanique c’est le respect de l’environnement et les animaux accèdent dans des endroits difficiles. Pour moi cela rajoute une ambiance champêtre qui double ma joie, car je vois que toi promeneur tu apprécies.





Avis du rédacteur.
Après des promenades dans la réserve naturelle de l’île de Rhinau et de l’île du Rohrschollen m’est venue l’idée de ces textes pour vous présenter ce fleuve. Le Rhin a bercé mon enfance et j’ai suivi son cours à vélo de l’Alsace à son embouchure.
J’ai connu dans les années 60 les rives du fleuve ravagées par les engins du BTP, de nombreuses personnes étaient, soit scandalisées en constatant la détérioration des abords du fleuve et d’autres désespérés, se disant que c’est irréparable. Ici l’homme à su faciliter la navigation moderne avec de grosses péniches transcontainer, fabriquer une production électrique puisqu’elle représente environ 20 % de l’énergie hydraulique de France et régénérer une nature sauvage qui réjouit les habitants des deux rives.
Pour une rencontre privilégiée avec la nature et ses habitants, découvrez ces lieux où la nature est reine et où l’homme n’intervient que très peu.




Bientôt du Rhin au Vosges.