Les années passent, les cheveux blanchissent, les rides marquent le visage, la fatigue des années de travail se fait sentir et j’ai oublié l’essentiel : le corps porte les stigmates d’émotions qui en secret l’ont torturé.
Il y a une chose qui est plus sournoise que le serpent se faufilant dans les hautes herbes. Quelque chose qui comme lui est capable de rester invisible, on ressent une piqûre, mais l’on ne sait d’où elle provient. Un crissement se fait entendre et rien n’apparaît. Pourtant au fil des ans, les piqûres ne cessent point, le venin fait doucement son travail, il torture. L’ennemi est leste comme l’éclair, rusé comme le renard, il reste invisible.
L’humain est fort et ne doit en aucun montrer qu’il souffre, il a un pouvoir magique c’est sa capacité à camoufler, à étouffer la douleur provoquée par l’émotion. De ce fait, il laisse de l’espace à ce serpent virtuel qui gagne en assurance et enserre les jambes, provoque des chutes. La bête sournoise est de plus en plus hardie, la voici entourant le corps de l’humain, doucement l’étau se resserre, son cœur vient à suffoquer sous la pression de ce reptile qui sait rester invisible.
Ce serpent, inconnu des naturalistes, se nomme : la critique.
L’humain ne prend pas garde à ces mots ou encore il se fait cette réflexion : « cela ne me touche pas, je sais d’où ça vient. » Le corps physique continue d’avancer sans problèmes perceptibles, mais la partie la plus secrète, cette boule de lumière qui est dans le fond du ventre, perd petit à petit de son intensité et sa luminosité se ternit.
Au fil de ma vie, je n’ai jamais pu rester impassible face à l’injustice, les difficultés de certains de mes collègues, le non-respect de dame Nature, ces différents contextes m’ont poussé à me mobiliser. Alors j’ai mouillé ma chemise, et heureux, le cœur vaillant, je suis monté aux créneaux, j’ai milité et pris des responsabilités dans les syndicats ouvriers, puis les mouvements écologistes et de défense des paysans, je me suis retrouvé sous le feu des évènements. Certains apprécient et applaudissent mes interventions, alors que des pourfendeurs jaloux dans l’ombre critiquent, pas d’attaque directe, mais sournoise sachant que tôt ou tard elles atteindraient leur but et feraient pleurer mon cœur.
La critique valorise le médisant, anime les débats en coulisse, nourrit la surenchère et surtout soulage la rancœur et la jalousie. Les critiques se transforment en croche-patte et certains se régalent de me voir trébucher.
Philippe Néricault, du nom de scène “ Destouches” dramaturge, écrivain, acteur, diplomate, « au XVIII ème siècle dit ceci : la critique est aisée et l’art est difficile «
En clair, cela signifie qu’il est facile de critiquer, il est beaucoup plus difficile d’agir ou de vivre certains évènements.
Avec une force invisible qui était en moi que l’on peut nommer, force de caractère, je me relevais et recommençais mon travail de justicier. Peut-être me suis-je cru trop invincible, ou indispensable ?
Ne dit-on pas que les indispensables, il y en a plein les cimetières ?
Le serpent dans les broussailles effectue sa mue et quitte une peau devenue trop étroite, la critique avec le vent de la mauvaise foi gonfle, enfle et le mot se trouve dans un moule trop étroit alors il abandonne sa vêture et se transforme en médisance.
Là, je n’ai pas supporté, et ce fut une dépression. Sur ces blessures se sont greffés de la tristesse, l’amertume et un zeste de rancœur. Je suis harcelé par un questionnement, pourquoi l’humain est-il comme ça ? Quel est le sens de la vie dans ces conditions d’attaque, de ragots, de calomnie ?
Je comprends que pour me soigner, une remise en question s’impose, un regard sur soi qui n’est pas toujours aisé. À ce moment, je constate qu’il est plus facile de voir la paille dans l’œil du voisin que la poutre qui est dans le sien. Moi aussi il m’arrivait de plonger dans cette piscine à l’eau stagnante et nauséabonde de la critique voir de la médisance et cela même en direction de mes proches. Pour me rassurer, j’argumente le principe que je ne suis pas seul, d’autres aussi portent des critiques, des accusations à la famille. Pour justifier ces propos nocifs, des réquisitoires sont lancés contre les enfants, les sœurs ou frères, mais ceux qui écopent le plus, sont fréquemment les belles-mères, les belles-filles ou les gendres. Je suis aussi rentré dans ce pitoyable jeu de la critique envers la famille, ce qui octroie au pourfendeur un rôle de malheureux. Qui n’a pas entendu cette réflexion : oh le pauvre avec l’enfance qu’il a eue. N’est-ce pas valorisant ?
Pendant quelques années, je critiquais mes parents ce qui me valut une période de froid avec eux, car je gardais une rigidité et eux pleuraient sur une blessure.
Jusqu’au jour où j’ai compris, compris qu’ils ont fait du mieux qu’ils ont pu avec leur culture, leur croyance et leurs soucis du moment. Tel Saint-Michel qui terrasse le dragon, le pardon s’est glissé dans mon cœur et toute rancœur s’est envolée dans une tornade, le soleil s’est remis à briller dans mon plexus solaire pour retrouver une paix familiale.
Avez-vous lu les bandes dessinées de Lucky Luke ? Dans l’une de celles-ci, les Indiens tendent une embuscade aux tuniques bleues. Ils les coincent dans un canyon, ceux-ci ne peuvent en sortir et les Indiens installés sur les crêtes n’ont plus qu’à bander leurs arcs et lâcher les flèches mortelles.
Critiques, médisances, calomnies sont ces flèches, mais elles torturent et tuent à petit feu. Prend-on conscience des dégâts émotionnels, affectifs que l’on provoque avec des mots qui nous paraissent simples ou évidents ?
Nombreux sont ceux qui dans mon environnement souffrent en silence de ces mots injustes et je saisis mieux le sens de cette phrase
« Les mots créent des maux. »
À suivre