Episode 14

Mais ce matin, au crépuscule, nous les retrouvons sur les flancs d’une montagne. Ils vont gravir un sommet exceptionnel pour une journée exceptionnelle.

C’est le crépuscule, ils sont à 1200 mètres d’altitude et démarrent leur ascension avec un chemin qui s’élève tranquillement au milieu d’une végétation pas très haute et clairsemée. Elle va en diminuant puis cesse et ce n’est plus qu’un monde minéral qui les entoure. Le sentier zigzague dans des roches de laves, la pente est raide, bientôt il n’y a plus de passage distinct, heureusement que des balises sont implantées régulièrement. Arrivés à l’une de celle-ci, ils font le point, recherchent la suivante et de tête calculent leur itinéraire, il ne faut pas s’égarer, car rapidement ils peuvent se retrouver en situation difficile. Par moment, c’est quasi un mur qui est devant eux et ils sont obligés d’utiliser les mains. Ils montent sur la face ouest de ce pic donc pour eux pas de soleil, mais un vent froid et violent parvient à les déstabiliser. Ils restent concentrés et observent le terrain pour poser le pied de manière bien stable, afin d’être en assurance pour le prochain pas.

Une petite pause pour calmer les pulsations. En dessous d’eux c’est une mer de nuage, ils sont seuls sur cette montagne, seuls au monde, le spectacle est grandiose. Quand ils arrivent au niveau de la caldeira, considérée comme le premier sommet, ils ont les mains gelées et sont satisfaits de rencontrer les rayons du soleil.

Face à eux, l’ascension finale qui permet d’accéder au deuxième sommet dénommé le piquinho est impressionnante. Ils s’interrogent et se demandent bien par où l’itinéraire peut s’insinuer dans ces roches. Enfin, avec ardeur ils s’engagent dans cette dernière montée, ils laissent leurs bâtons de marche dans le creux d’un rocher. Ils sont inutiles, car ils ont besoin de leurs mains pour franchir des passages vertigineux et étroits.

Ils atteignent avec une grande fierté et satisfaction le sommet d’une montagne d’exception le Pico et ses 2351 mètres d’altitude. C’est une journée exceptionnelle organisée par Georgette pour l’anniversaire de Gaston.

Ils sont dans la basilique de l’univers, nourris par un silence d’or.

Sous eux, cette mer de nuage qui, avec les jeux de lumières du soleil, prend des teintes particulières. Le vent glacial interprète une partition qui ressemble à cette chanson : vive le vent, vive le vent d’hiver ! »

Ils sont figés peut-être un peu par le froid, mais surtout par la beauté qui est source d’émerveillement, l’émerveillement engendre le respect et ce respect génère de l’amour qui conduit au désir de prendre soin de cette terre.

Ils sortent un casse-croûte, car ils souhaitent ce moment interminable même s’ils savent bien qu’il faut redescendre tôt ou tard.

Gaston avec émotion a remercié Georgette par un baiser doux comme du miel et le voici contemplatif : 

– C’est nous qui sommes dans le monde moderne, affirme-t-il. Les achats superflus, le gaspillage, la vitesse, c’est le monde du passé. Évoluer avec son temps, être à la page dans ce XXIème siècle c’est vivre dans le respect, c’est s’extasier devant ce panorama et vénérer sa satisfaction personnelle. C’est comprendre que pour chaque objet fabriqué, des minéraux, des énergies fossiles sont utilisés. L’Homme puise, extrait les matières de la terre, le moment est venu de saisir que les ressources s’épuisent, la lucidité est incontestablement dans l’économie. La beauté n’est pas la villa ou la voiture de luxe qui donne une sensation de réussite. La beauté est dans ton cœur Georgette, la beauté est dans le regard transparent des humains, la beauté, la précision, la grâce est dans cette formidable et incroyable nature. La société de demain, la société d’avenir est de protéger cette délicatesse qui aujourd’hui m’émeut au plus profond de mon être. Cette beauté est celle qui nourrit les Hommes,  trop nombreux sont ceux qui l’ont oubliée. Nous avons ce privilège de pouvoir en prendre conscience et c’est elle qui alimente notre vie d’équilibre dans le bien-être.

La descente est aussi compliquée et magnifique que l’ascension avec une attention supplémentaire, ne pas glisser ou trébucher, car ces roches volcaniques sont coupantes. De retour dans la vallée pour conclure la fête, rien de mieux qu’une dégustation de vin de lave.

Ils poursuivent leur périple sur l’île de Flores où l’immensité des cascades les sidère. Puis ils vont à la rencontre de l’île de Santa Maria et son désert de sable rouge.

Demain, ils reprennent l’avion, ils doivent être prêts pour l’embarquement à 5 heures et demi. Pour faciliter les choses, ils se sont trouvé un abri assez propre non loin de l’aéroport. Au petit matin, ponctuels, ils pénètrent dans le hall, Georgette regarde l’écran d’affichage de départ et s’exclame : 

– Ce n’est pas possible !

– Que t’arrive-t-il ? demande Gaston qui n’avait d’yeux, le bougre, que pour une mignonne hôtesse.

– Mais regarde c’est incroyable, le vol est annulé.

– C’est une blague.

– Tu as déjà vu ça toi ?! Un agent se dit, tient ce matin je m’ennuie, je vais m’amuser voilà une plaisanterie, faire croire qu’un vol est annulé. Les passagers vont paniquer et mes collègues s’énerver. Tu vis dans un autre monde, exprime-t-elle un peu irrité, lis bien derrière notre vol il est écrit « Cancelado» .

Gaston lève la tête et ne peut y croire, alors il rajoute en espérant se faire racheter de son envoutement de l’hôtesse et de sa balourdise :

–  Ce doit être un bug informatique.

Ils se dirigent vers le guichet de la compagnie aérienne, deux jeunes femmes sont présentes, l’une déjà occupée à résoudre l’agacement de passagers. Ils se tournent vers celle qui est disponible. Gaston remarque de suite ses yeux bleus pétillants derrière ses lunettes et un grand sourire affable, Georgette se renseigne. L’hôtesse confirme que le vol est bien annulé et que tous les autres vols de la journée sont complets. Elle lui demande ses coordonnées et vérifie sur son écran.

– Effectivement, je vois que vous avez une correspondance pour Lisbonne à l’aéroport de Sao Miguel. Je suis désolée, mais pour aujourd’hui c’est impossible et je pense qu’il en est de même pour demain mardi. Attendez un instant. 

Elle pianote sur le clavier de son ordinateur et confirme ses propos. Georgette avec calme et respect pour cette personne qui n’est en rien responsable de la situation, insiste, explique qu’il est impératif pour eux de partir. Gaston rigole dans sa barbe, et se dit, là tu exagères un peu ma Georgette, crois-tu qu’elle va sortir un avion de sa manche pour nous faire plaisir ?

L’hôtesse relève la tête et s’adresse à Georgette : 

– Je vous invite à repasser demain matin vers huit heures peut-être aurai-je plus d’éléments. Pour l’instant, je vous réserve deux nuits dans un hôtel proche, c’est pris en charge par la compagnie et une navette va venir vous chercher.

Georgette et Gaston sont déboussolés, car ils avaient bien organisé leur retour. Gaston dépité secoue la tête en se répétant : 

– Mais c’est un gag! Tu parles d’une société moderne qui n’est même pas capable d’assurer les vols prévus. 

Il en est encore à douter et il s’accroche à son idée de farce. Une annonce ne va pas tarder : dépêchez-vous, l’avion vous attend. Eh non, c’est le minibus qui arrive pour les amener à l’hôtel. Gaston le rêveur se rend compte que non seulement ce n’est pas une plaisanterie, mais qu’ils ne sont pas tout seuls à faire partie de cet imprévu.

Les voilà pénétrant dans le hall d’un hôtel quatre étoiles proche de l’aéroport. Après plusieurs semaines de vie sous la tente, ils ne se sentent pas vraiment à l’aise de se retrouver dans un tel lieu. La réceptionniste leur attribue leur chambre et comme le service du petit déjeuner n’est pas terminé, elle les invite, s’ils le désirent, à se rendre dans la salle à manger.

Certains ont l’appétit coupé par la contrariété, mais ce n’est pas le cas de nos voyageurs et les yeux de Gaston s’ouvrent comme des billes quand il voit le buffet en entrant dans la salle à manger. Des fruits, du fromage, de la charcuterie, des œufs brouillés, du bacon grillé, une poêlée de champignons, de la confiture, du beurre. Du beurre ! Personne ne peut se rendre compte de ce que cela représente pour les deux randonneurs, car dans un sac à dos on n’emmène pas de beurre. Le jour où à nouveau ils se retrouvent à table, ils caressent avec un couteau à bout rond la motte de beurre. Celui-ci s’enroule sur la lame pour délicatement être tartiné sur une tranche de pain complet ou apparaît quelques morceaux de noix. Le gourmand randonneur exulte ! Mais ce n’est pas fini, il aperçoit tout un assortiment de pain plus appétissant les uns que les autres ainsi que toute une variété de petits pains.

Il va sans dire qu’il en oublie leur infortune et comme de toute façon ils ne peuvent rien y faire, autant savourer ce plaisir.

A suivre…

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