Episode 3
Suite de l’article : Le surplus.
– Comment dis-tu machiavel…
Roaaar, vroaaar, vrooooom, vroum…
Difficile de reproduire par écrit un vacarme invraisemblable qui, en raisonnant dans le crâne, l’ébranle plus violemment que les arbres lors de la tempête de 1999/2000 ; et ce bruit perdure encore pendant de longues minutes empêchant toute communication autour de soi.
En plus, le responsable de ce tapage, tumulte ou grondement, roule à une vitesse qui laisse à peine le temps d’apercevoir le véhicule de couleur flamboyante modifié en tuning.
Fier de lui, il va faire le tour d’un rond-point pour repasser devant nous et d’autres, tout aussi vite en poursuivant son ramdam, raffut, tintouin. C’est une sarabande de pétarades qui perdure en résonance autour de cette bourgade pendant des minutes interminables.
– Que penses-tu de ces conducteurs ? me demande ma belle.
– Ce sont des fous dangereux non seulement par la vitesse, mais encore plus par le bruit. N’ont-ils point conscience qu’ils dérangent, ici dans cette petite ville, des milliers de personnes ?
– Peut-être vas-tu comprendre que ce dernier qui se prend pour un pilote de course n’a pas d’éducation. Son cerveau sur les bancs de classe s’est embrumé et il rejoint la caste de celui qui jette mégot ou canette en alu dans le milieu de la campagne. D’ailleurs campagne, connaissent-ils la définition ?
– J’ai beau retourner cette histoire de bruit et je veux bien avouer que lorsque l’on est jeune on n’est pas toujours très malin. D’ailleurs je n’oublie pas non plus que je fus aussi jeune ; et j’en ai fait une cavalcade d’âneries.
Mais le drame c’est de constater qu’ils ne sont pas obligatoirement jeunes, n’est-ce pas inquiétant ?
Le monde moderne évolue, des institutions, des ingénieurs, des professeurs nous le démontrent dans une logique imparable, grâce à l’amélioration des données techniques, médicales ou de l’aéronautique, etc. Dans ce cas, comment le quidam se maintient avec obstination en dessous du niveau des pâquerettes ?
Ma chère et tendre je t’entends déjà me dire, mais c’est organisé, c’est voulu et je reprends ce mot qui m’a interrompue à la sortie de ce magasin, c’est machiavélique !! Il me faut accepter deux choses : l’éducation scolaire favorise l’élitisme. Certains sont maintenus dans l’ignorance et pour d’autres cela se réduit au développement d’une intelligence enfermée dans les règles d’une instruction, mais point de créativité pour l’ouverture d’esprit. Deuxième point, de par eux-mêmes peu d’êtres humains arrivent à trouver la volonté et la force de caractère pour s’extraire d’une réflexion minable.
– Je vais enfoncer le clou, me lance la charmante voix féminine qui comble ma vie, souviens toi, lors de nos voyages nous en avons croisé de ces « bruitologues « de la péninsule Ibérique aux pays Scandinaves, des Balkans au centre de l’Europe, partout la même sonorité insupportable pour les humains et pour la faune. Je me souviens de la beauté des vallées encastrées que ce soit la Moselle où le passage du Rhin romantique en Allemagne. Les convois de motos aux résonances infernales nous menaient à la limite du supportable et il en était de même pour la faune, les vaches, dans la prairie, devaient en avoir leur lait qui tournait. Le problème ne vient pas que de la scolarité, car les enseignants font du mieux qu’ils peuvent. Mais il y a le mépris que l’on porte à la culture tel que la lecture dans un lieu poétique, le concert de musique classique ou d’une chorale.
– Je comprends bien que depuis notre promenade dans ce chemin, je refuse de regarder une réalité douloureuse. Le monde a terminé son évolution, et depuis bientôt une trentaine d’années il adopte une spirale de régression. Ce qui m’inquiète c’est cet engouement pour la vitesse qui s’éternise malgré moult lois. Comment un être normalement constitué peut poursuivre son ignorance dans le mépris de l’accident. Accident où souvent ils perdent leur vie ou alors cette splendide mobilité du corps. Comment peut-on être inconscient et ridicule à ce point ??? J’ai un réconfort, je connais des jeunes qui ne se laissent pas emmailloter dans ce délabrement intellectuel, qui souhaite vivre dans un équilibre de la nature, cela me donne de l’espoir.
– Tu reviens avec les écologistes qui veulent protéger des baleines ou des manchots empereurs ! Dis-toi bien que ces personnes s’en foutent de tes préoccupations quand ils n’arrivent pas à boucler les fins de mois. Tu vois, le subterfuge de la société, c’est de donner peu de moyens aux gens, de déclencher des envies qui les dépassent. Ils vont selon leur désir travailler plus, emprunter pour courir après ce voyage, ces vacances, la piscine, la voiture tuning ou la bécane rutilante. Que leur restent-ils comme temps pour réfléchir ?
– Moi je garde de l’espoir et je vais te prouver que tu te trompes tout n’est pas aussi dégradé. Je vais tout faire pour retrouver cet automobiliste et discuter avec lui, on risque bien d’être surpris.
Il me faut peu de temps pour apercevoir l’engin arrêté avec un autre véhicule et une moto. Je me gare proche d’eux, ils n’ont pas l’air agressifs, mais ce qui m’inquiète c’est le nombre de mégots et de canettes alu au sol.
Enfin, le premier contact est cordial, serait-ce dû au sourire charmant de mon épouse ?
Je leur explique que le bruit du véhicule est gênant et qu’il serait sage de penser aux personnes âgées ou hospitalisées, mais aussi aux parents qui ont leurs enfants qui dorment et qui sont réveillés brutalement. La vie en commun implique un peu de respect et de tolérance. Que la vitesse excessive date d’un autre temps et qu’ils risquent la mort ou l’handicap.
Leurs éclats de rire ne présagent rien de bon et le peu de neurones, s’ils en avaient encore, ont dû s’extraire violemment.
Voici un fragment de leur bafouillage :
– Écoute le vioque tu vas pas venir nous les casser, nous et nos copains du club de motard, on aime le bruit et la vitesse. Pour nous c’est une passion que de pousser les moteurs et les entendre hurler jusqu’à faire péter une durite. Ça nous éclate alors avant que l’on s’énerve, remonte dans ton tacot de papy et repart tranquillement.
– Le dernier qui nous a emmerdés dans ton genre, un écologiste, il voulait nous faire des leçons sur le silence, car c’est important pour les bestiaux et les volatiles. On lui a expliqué un peu brutalement que les animaux on les aime dans notre assiette. Le pire fut le jour où ils ont fait une proposition de loi pour interdire certaines routes aux motos et voitures afin de créer une zone de silence. La manif fut d’une importance et d’un bruit qu’ils doivent encore entendre ce tintamarre et ils ont compris qu’il valait mieux qu’ils se tiennent à carreau. D’ailleurs, le pouvoir, avec ses amis, les médias, en on fait leur bouc émissaire à juste titre, ce sont des emmerdeurs.
Je m’en suis retourné dépité ! Une personne charmante à mes côtés, un sourire au coin des lèvres, me dit :
— Tu t’en sors bien, car cela démangeait le pilote de te mettre un pain, enfin il est vrai que tu ne peux pas manger sans cet ingrédient !
– Tu as le sens de la plaisanterie ma chère, alors que la situation est déplorable.
– Mais c’est un peu amusant de te voir joué à vouloir sauver le monde alors que c’est du ressort de l’impossible, car il te manque un dernier pion qui va t’achever. Mais je me demande si je vais te le confier de suite, car je crains pour ton cœur.
– Vas-y au point où l’on en est !
À suivre…