Dans mon métier d’agriculteur j’ai pratiqué la traction animale. Alors quand j’ai entendu qu’à Sao Bras de Alportel il y avait une présentation d’attelage, difficile de résister.
Retrouver l’odeur de la transpiration des animaux, du crottin, entendre leur hennissement, pouvoir simplement les admirer dans leur effort et leur capacité de conduite.
Certains diront qu’ils sont bien obéissants ou très bien dressés. Il y a de cela, mais pas seulement, ils sont complices avec le cocher, si celui-ci voit mal le travail c’est eux, qui par leur intelligence, vont rectifier l’erreur.

Travailler avec des chevaux c’est complètement différent que de faire vrombir les quelques centaines de chevaux du moteur tracteur.
J’ai eu l’opportunité d’acheter deux chevaux de traits Breton et donc de travailler en paire, ils leurs étaient impossible d’être séparés. Celui qui restait seul dans une prairie, arrachait tout au risque de se blesser pour rejoindre son copain.
J’organisais, après un repas gourmand à la ferme, des promenades découverte de la région et de mon élevage.
J’ai aussi animé des fêtes de villages et ce sont surtout les enfants qui étaient aux anges quand à l’écart du bourg et sur une petite route tranquille je lançais mon attelage au galop.

En été j’effectuais une fois par semaine une animation dans un centre de vacances avec des enfants de 4 à 6 ans. Moment de joie pour eux et pour moi, sur un chemin forestier, chacun leur tour les enfants étaient invités à mes côtés, à ce moment je lui confiais les guides pour diriger les chevaux. Il était amusant de voir la différence comme certains, vaillants, donnaient l’ordre de marcher avec assurance alors que d’autres, impressionnés, d’une voix fluette leur demandait d’avancer. Toutes et tous étaient fiers comme Artaban.

Si ces instants étaient exceptionnels, les plus fort en émotion vécus avec mes chevaux, c’etait au débardage que cela se passait. Cette activité implique une complicité et confiance entre les chevaux, l’homme et vis-versa.
Je pourrais presque parler d’une liaison sentimentale entre les animaux et l’homme et les anecdotes restent ancrées dans l’esprit comme des moments forts que l’on vit en couple.
Je suis dans une pente, deux grumes d’épicéa sont attaché au palonnier, il me faut descendre cette pente pour franchir un ruisseau et remonter sur une centaine de mètres afin d’atteindre un chemin. La manœuvre est délicate, j’ai une idée du parcours à emprunter. Je demande aux chevaux de marcher à plusieurs reprises, mais rien n’y fait, ils ne bougent pas d’un centimètre. Dans une telle situation rien ne sert de s’énerver et d’insister si ils n’obtempèrent pas c’est qu’il y a un problème.
Je suis toujours parti du principe qu’ils connaissent le boulot mieux que moi. Je monte à leur tête, discute avec eux et l’un deux ne cesse de balancer sa tête comme pour me dire regarde donc par où tu veux nous faire descendre. J’observe et à ce moment je remarque qu’il y avait de grandes chances que les grumes blessent l’un des instigateurs de l’attelage.
Il m’a suffit de changer de trajectoire et ils sont partis au quart de tour et dans un bond extraordinaire ils franchissent le ruisseau pour enfin atteindre le chemin.

La deuxième anecdote, nous sommes dans une forêt ou les bûcherons ont effectué une éclaircie cela signifie qu’il faut sortir des grumes en slalomant entre les arbres encore debout. Il y a un passage obligé où ma paire ne passe pas, que faire? pas d’autres solutions. Il est nécessaire que spontanément l’un des chevaux se mette en décalé pour que le duo passe entre les deux sapins encore debout. C’est une manœuvre pas simple pour le cocher et je décide de m’en remettre à l’intelligence de mes assistants. A nouveau je monte à leur tête et je leur montre le passage délicat et leur explique ce qu’ils doivent faire. Quelques tapes amicale sur le chanfrein, peut-être même une bise sur le museau et je reprends en main mes guides avec l’ordre “ allez on y va les gars, marcher doucement “. Je laisse faire en leur faisant confiance. Spontanément l’un se met en décalage et laisse le premier se glisser dans l’étroitesse du passage. Je me souviens qu’à la sortie je leur ai demandé de s’arrêter. Je suis aller les féliciter et les remercier de la beauté du travail sûrement avec une larme au coin de l’œil.
Voilà la traction animale n’est pas une chose qui vous laisse indemne, à vie je suis marqué par des moments exceptionnels, des moments d’amour.
Après avoir vu défiler ces attelages, les idées d’articles fluctuent dans ma tête.
Je pouvais parler du domptage de l’animal et de la sédentarité de l’homme. Mais aussi des premiers attelages, les postiers ou encore ceux qui conduisent les nobles.

Ces derniers ne voulaient pas être en reste et ont trouver un prestige à conduire l’attelage en y incluant des règles de rigueur qui perdurent encore.

Puis il y eu le développement agricole ou le cheval est devenu une machine qu’il fallait user jusqu’à la corde. Labourer, faucher, faner, andainer, ramener le foin, débarder, chercher les fruits et récoltes…
Puis il y eut sa décadence ou face au tracteur, sa rentabilité n’était pas équivalente alors comme remerciements on l’envoya à l’abatoire.
Il y eut bien quelques résistants qui passèrent pour des fous, dans anti modernisme.
Enfin, après sa presque disparition voici un retour du cheval dans les bois, mais aussi dans les vignes ou pour le maraîchage.
Oui, j’aurais pu en écrire des pages et sûrement auriez-vous appris plein de choses, mais j’ai préféré vous parler de mes pépères, Koby et Kerben et de notre relation exceptionnelle.
Alors une dernière histoire, un jour d’été où la chaleur est anormalement puissante, les taons, des gros taons tournent autour des chevaux. Je sais qu’ils détestent cela et les piqûres sont douloureuses pour eux.
Alors je vais les chercher avec la bétaillère, ils sont à 4 kilomètres de la ferme. J’ouvre l’arrière du véhicule, ils hennissent de joie derrière la clôture que j’ouvre. Sans un plis, ils montent à l’arrière chacun à sa place. Quand j’arrive à la ferme à peine le haillon au sol, ils filent dans leur écurie fraîche, à l’abri de l’agresseur.
Me remerciant par des léchouilles de ma serviabilité.
Enfin me revient ce mariage de Portugais que j’ai promené dans une partie de St Dié, trompe de match, klaxons, champs, cris, confettis. Ils n’ont pas bronché et respecté la circulation, suivi mes ordres, pas un écart. Les mariés déposés au restaurant l’orage éclate et c’est au triple galop que nous retournons aux véhicules.
Voilà, une vie de joie et d’exploit jusqu’au jour où Koby du haut de ses 15 ans s’est mit à boiter.
Vétérinaire, IRM et c’est dépité que le médecin du cheval nous donne le verdict : arthrite, il ne peut plus travailler, il souffre de trop.
Son copain en mourut de chagrin et notre vie de couple s’arrêta là. Koby parti en retraite dans une ferme de vieux !

Terminons sur un point miraculeux.
Une journée orageuse je fais une animation dans le centre de vacances. J’étale sur la robe des chevaux un produit sentant le gambouis, efficace pour éloigner les taons. Il reste toujours des endiablés qui veulent traverser de leur dard le cuir de l’équin.
Je redouble de vigilance avec les accompagnateurs des enfants.
Mais l’on peut faire du mieux que l’on peut, un gamin c’est comme une savonette il y en a toujours qui vous glisse entre les doigts au mauvais moments. C’est à ce moment que l’on vous considère comme mauvais animateur ou accompagnateur et que vous prenez toutes les foudres de la société.
Donc ce jour, les chevaux n’en peuvent plus, je me place derrière les pieds arrière pour empêcher toute approche des enfants.
C’est à ce moment que je vois un petit garçon se diriger vers le cheval et le pied de celui-ci s’élever. A combien de centimètres, voire de millimètre le sabot passe à côté de la tête ?
Je ne le sais point, mais moi dans la rapidité du mouvement du gamin et du lever de pied du cheval je voyais deja la tête volé en éclat.
Mais rien, le gamin est récupéré et rit de bon cœur, quand au cheval, il repose paisiblement son pied.
C’est inexplicable ce qui se passe en moi, je dois être paralysé de soulagement. C’est ce que je nomme “ un miracle de la vie “.
Il n’y a rien à dire, à faire, juste apprécier un petit coup de main de la fée vie. Si elle n’est pas là, tout peut basculer dans l’horreur.
