Éloge de la lenteur !




Assis dans une prairie au milieu des fleurs printanières, un léger vent fait bruisser le feuillage des arbres de la forêt proche, au loin quelques sommets semblent vouloir s’unir avec le ciel, je rêve.

Je rêve d’un monde où les gens savent prendre du temps. Flâner dans la campagne, siffler comme le pinson dans le bois, s’asseoir dans le parc sur un banc et contempler.

Un monde où l’on prend le temps de cuisiner, de faire mijoter les plats pendant deux ou trois heures et que leurs fumets ouvrent l’appétit au voisinage.

Je rêve de personnes qui savent juste profiter du temps, rire, chanter, murmurer pour ne pas déranger l’écureuil qui joue comme un fou à grimper d’un arbre à un autre.

Je suis épris d’un engouement pour la lenteur qui me permet de constater que tout, autour de moi, est beau. Le beau engendre l’émerveillement, le ravissement.

Je suis extrait violemment de ma léthargie par une personne qui hurle « fais pas c***, je n’ai pas le temps ! «

Je suis projeté de mon doux coin de campagne où mon esprit s’était évadé, à cette terrasse de café où je m’étais installé, tiens mon café est froid.

Pensée pour le café, que l’on fait couler chez soi, là aussi la vitesse a gagné, grâce à des machines à capsules produisant une montagne de déchets. Mais où est passé le plaisir du café qu’on laisse infuser, où doucement après ce temps l’on appuie sur le piston de la cafetière ? Temps de calme, temps de méditation !

Je commande une bière dont les bulles pétillantes dans mon organisme m’invitent dans un monde de léthargie où je me laisse caresser le visage par un doux soleil de printemps. Je regarde béatement tous ces gens autour de moi, des gens qui courent, des portables qui sonnent, des voitures qui klaxonnent, un déchaînement de vitesse qui me donne le tournis. À ce moment me revient une discussion familiale où certains se vantaient que pour gagner du temps, on écoute les messages « fois deux ». La discussion tourne autour de ce que l’on possède ou de ce que l’on va acquérir et la vie est obnubilée par ces objectifs qui imposent des injonctions de la performance, les humains vivent une tempête intérieure. Il en résulte qu’ils n’ont jamais le temps, il faut toujours courir, il y a tant à faire.

Alors parfois la vie nous envoie un message et on attrape un rhume, une gastro ou une douleur dans le dos. C’est encore pire, car on voit tout ce que l’on ne peut pas faire, tout ce qu’il va falloir rattraper.

Si on prenait le temps de se demander, est-ce cela la vie ?

À ce moment me revient dans la lenteur de ma mémoire un conte :

Alors qu’un temple de moines bouddhistes vient de subir d’immenses dégâts suite à un tremblement de terre, un moine plus âgé arrive d’un temple voisin pour apporter son aide. Les moines tout énervés et heureux de l’arrivée de ce sage se tournent vers lui, en s’écriant :
Donne-nous des conseils, par où commence-t-on les travaux ?

Le moine répond :

Attendons que la poussière du silence retombe.

Et il s’assit. Une fois que le calme avait gagné tous les moines, le sage leur donnait des conseils pour les travaux et les jeunes moines se rendirent compte de leur efficacité.

Nous avons oublié que le temps est un de nos biens les plus précieux et nous en sommes responsables, il faut apprendre à en faire bon usage. C’est un capital qu’il ne faut pas laisser perdre.

Montaigne écrivait en réponse à cette phrase  » Je n’ai rien fait aujourd’hui ».  Quoi ? N’avez-vous pas vécu ? C’est la plus fondamentale et la plus illustre des occupations. »

Il est des instants qu’on nous arrache, il en est qu’on nous escamote, et il en est qui nous filent entre les doigts. Réapprenons à ne pas nous faire voler le temps, car celui-ci à un prix.

Voici un court passage de mon prochain livre Kairos, terme grec qui signifie « temps favorable «

Clémentine est la salariée de Marc. Elle lui demande ceci :


“ — Je souhaite te parler, avons-nous le temps ?

— Ah le temps, le temps ! Tout le monde court après, plus personne ne sait se poser, s’arrêter pour des choses essentielles, tel que se rendre disponible à l’autre. Dernièrement, j’entendais un bambin demander à sa mère de l’écouter et il a eu pour toute réponse : je n’ai pas le temps. Veux-tu des enfants toi ?

Clémentine pensait que c’était elle qui allait parler, elle n’en revient pas, car c’est lui qui part dans des questions qui l’interpellent elle-même.

— Pour l’instant avec le couple que j’ai, sûrement pas ! Et quand je regarde l’avenir qu’on leur réserve, je n’en ai pas envie. Mais pourquoi une telle question alors que c’est moi qui veux te parler ?

— Car j’ai envie de t’expliquer l’importance du temps et la patience qui est oubliée dans cette société et pourtant primordiale pour notre équilibre et notre santé. Je vais te donner ce qui me semble être le plus bel et absurde exemple de la perte de patience. Dès que madame est enceinte, toute la famille, les amis se précipitent dans le questionnement : et alors c’est un garçon ou une fille ? On manque de patience, on veut savoir le sexe, encore une fois on me ressasse c’est le monde moderne. On amoindrit la surprise et tout le côté émerveillement. Alors certains argumentent que c’est merveilleux comme cela, on gagne du temps, on peut préparer les vêtements, choisir les bonnes couleurs pour la chambre, etc. Encore gagné du temps, mais pourquoi faire ? Ces neuf mois, ne sont-ils pas là pour nous apprendre la patience et nous délecter chaque jour du temps qui s’écoule lentement ? De nous réjouir et nous ravir de ce qui se passe dans le ventre de la future maman ? Le moment de la naissance devient un enchantement et une surprise extraordinaire offerte par le mystère de la vie. Il faut justement, en ces périodes, profiter, prendre le temps, se réjouir de l’inconnu. Si l’on n’accepte pas le secret du sexe d’un enfant pendant neuf mois, comment accepter l’inconnu quand il surprend dans la vie ? Sais-tu quel est le plus beau cadeau sur terre ?

— Après tout ce que tu viens de me dire je suis un peu brouillée, je ne sais pas, l’amour ?

— Certes l’amour c’est beau, mais un jour tu peux dire à l’autre je ne t’aime plus et tu lui reprends tes sentiments. Le plus beau cadeau que tu peux faire, c’est d’offrir du temps. Celui-là tu ne peux jamais le reprendre et ces échanges, ces partages resteront à jamais gravés dans ton cœur comme de bons souvenirs, car si je te donne du temps ce n’est pas pour passer des instants désagréables ensemble. Mais ce qui est encore plus extraordinaire c’est de s’offrir du temps pour apaiser son âme, c’est à ce moment que se dévoilent tes désirs profonds. Maintenant, je suis disponible pour t’écouter.

— Et bien dans ce cas, je suis heureuse de ce cadeau que tu m’offres et je t’en remercie, comme tu le dis, il restera gravé en moi. “


Ne pas oublier que le temps à un prix. Seul le temps est à nous, nous pouvons le gaspiller dans le tumulte du monde où le consacrer à ce qui nourrit et élève. Organiser son temps c’est organiser sa vie.

« Je n’ai pas le temps « derrière ce que je nommerais un slogan, des êtres humains s’imposent un rythme qui va bien souvent au-delà de leur capacité physique.

Alors que la lenteur offre douceur et calme, les relations vont être plus amicales et sincères. La lenteur offre le temps d’écouter l’autre, permet d’observer et observer c’est s’émerveiller face à la beauté, les qualités ou les compétences. La lenteur donne à toutes personnes la capacité de réfléchir, d’avoir une réflexion et un esprit critique. Peut-être comprenez-vous pourquoi on nous fait croire qu’être moderne c’est d’aller toujours plus vite. On nous vole notre temps qui est à l’origine des temps.

Lao-tseu disait : la nature fait les choses sans se presser et pourtant tout est accompli.

De nombreuses personnes rêvent d’évoluer dans la sagesse, celle-ci s’acquiert dans la lenteur.



P.S. Moi-même adepte de la rêverie, je me suis fait prendre par les réseaux. Sans s’en rendre compte, on devient vite addict de ces bêtes sournoises qui rongent une belle partie de notre temps. Facilement, j’y passais plus de deux heures dans ma journée, aujourd’hui j’ai ramené cela à une demi-heure environ. Mais alors que fais-tu de ce temps, me demande-t-on ? 

La main se pose sur le menton, les yeux se dirigent vers les cieux, mais à la réflexion c’est vrai ce temps comment je l’utilise ? Je prends conscience que je fais la plus belle des choses, assis sur mon canapé j’observe les chardonnerets élégants se nourrir et jouer dans la prairie proche ou encore mon regard s’accroche au chêne magnifique où geais et pies ibériques mènent un merveilleux ballet. J’apprécie ces instants où le temps s’écoule avec lenteur, à tel point que je peux le regarder défiler et mon esprit vagabonde comme le marchand de bonheur qui n’a que des chansons à mettre dans les cœurs.

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