Un soir, le soleil disparaît derrière les arbres, une brise se lève, des nuages s’étirent dans le ciel.
Alors qu’un pigeon s’envole, une vache meugle au loin.
Mon épouse et moi-même profitons du silence qui s’installe, un chevreuil sort de la lisière de la forêt et s’aventure dans un champ où du maïs devrait tenter de pousser malgré la canicule. En voici un deuxième qui suit la verdure bordant le champ.
Dans l’objectif des jumelles, nous observons leurs fines pattes qui semble fragiles et pourtant au moindre bruit, elles peuvent en quelques bons propulser les 50 kilos de muscles, derrière les taillis pour que l’animal se sente à nouveau en sécurité
Nous ne bougeons pas, paralysés par l’admiration et surtout repoussant toute possibilité de l’inquiéter. Nous sommes chez eux et la discrétion est une obligation.
Ils s’avancent dans le milieu du champ chacun vacant à trouver les restes de quelques épis de maïs ou peut-être avec un peu de chance un brin d’herbe verte si rare en cette période.
L’angle de la forêt ferme notre champ de vision et ils disparaissent.
Un peu de regret, car même si le chevreuil n’est pas l’animal le plus difficile à observer, il est si gracieux. Quand il est proche, ses yeux noirs grands comme des billes expriment la tendresse et ne peuvent que émouvoir ceux qui ont un cœur qui bat dans leur poitrine.
Nous en profitons pour réactiver nos articulations et échanger faiblement quelques mots sur nos impressions.
L’envie me démange de voir si se sentant à l’abri de notre vue, il ne se serait pas approché de nous.
Je m’avance discrètement, jumelles à la main jusqu’au coin du bois où l’angle de vision est plus grand. Nous sommes entre chien et loup, il est nécessaire de forcer sur la vue pour apercevoir les chevreuils qui continuent leur glanage.
Au milieu des champs je distingue une masse, je porte mes jumelles à mes yeux et là, stupéfaction !
Un cerf, majestueux, il avance, fier respirant l’air. Y aurait-il quelques biches pas très loin ?
Ou alors nous a-t-il sentis ?
Nous sommes pétrifiés, tous nos muscles sont tétanisés.
Ni bouger, ni parler, observer, admirer, s’imprégner de ces images.
Certains restent en affût des heures, parfois des jours, pour bénéficier de cette vue et là croyant observer des chevreuils, le maître de la forêt est là avançant sans crainte, nonchalamment nous laissant profiter de sa stature et de sa ramure.
Sans un mot, nous nous transmettons les jumelles afin de mieux profiter de sa présence, ces minutes nous ravissent. Du fond de nous s’élève une pensée puissante : s’il te plaît, être majestueux, prends ton temps, nous ne sommes pas pressé de te voir disparaître.
Il s’arrête, repart, s’arrête à nouveau, regarde dans notre direction, merci, merci d’aller aussi lentement nous pouvons profiter de ton élégance.
En sécurité, tu dois te sentir, le temps ne compte pas pour toi sauf si le danger apparaît, dans ce cas, la fuite est ton seul salut. Dans l’instant, ce n’est pas le cas.
À l’arrêt ta tête se redresse, tu humes l’air, car une brise se lève, vas-tu bramer? Là, à quelques dizaines de mètres ?
Non, tu repars, le crépuscule descend de plus en plus, maintenant nous devinons les contours de ta corpulence imposante.
Tu te rapproches de la lisière de la forêt et celle-ci t’absorbe.
Nous ne sommes pas encore remis de ces minutes extraordinaires que nous venons de vivre, voici que le brame s’élève au-dessus de la canopée.
L’un de tes confrères te répond et c’est ainsi que notre nuit est rythmée par vos chants d’amour parfois rauque, d’autre moment hoquetant ou alors montrant l’autorité et la colère du patriarche.
En écoutant bien par moment ce cri spécifique qui donne des frissons à tous ceux qui viennent, l’écouter devient langoureux chargé d’une certaine douceur surement pour amadouer ces demoiselles aux yeux de biche.
Le lendemain au petit déjeuner nous ne sommes pas encore remis de cette nuit exceptionnelle et nous avons la même pensée que la nature est magnifique, formidable, merci pour la beauté de cette soirée gratuite et dont l’émotion est à jamais dans nos cœurs.