Peaux de lapin

  

Nous retrouvons la grande maison voisine de la forêt et le calme. 

L’aïeul jardine et sa femme étend le linge que le soleil et la brise vont sécher. Le garçonnet que je suis, rêvasse dans l’herbe. Dans le lointain, un cri s’élève, encore inaudible, personne ne s’inquiète. Petit à petit, cet égosillement se rapproche et l’on commence à percevoir le pas du cheval dont le fer frappe le sol. Pris dans mes songes, je ne prête point attention au grand-père qui s’affaire, je suis plus occupé à épier le tapage que mènent les lapins dans les clapiers. 

Dans le basculement de la fin des années 50 et le début des années 60, la viande avait un coût et grèvait le budget des ménages. Tous les enfants avaient l’habitude de vivre avec ce mammifère lagomorphe aux longues oreilles. Dans les campagnes, les paysans, les ouvriers ou les fonctionnaires élevaient des lapins ; même dans les cités ouvrières des villes, l’odeur non désagréable et particulière de cet animal s’accroît lors du nettoyage du clapier.

Un bruit me sort de ma rêverie, pépère bat la faux, je cours le rejoindre. Il me confie la conduite de la brouette en bois sur laquelle il a disposé le râteau à foin. Tous les deux, nous partons en direction de la prairie voisine. Arrivés sur place, il adopte le geste bien spécifique du faucheur. Les deux bras se balancent à un rythme régulier, le manche de l’outil décrit un arc de cercle qui s’accompagne d’une torsion du buste et d’une flexion des jambes. La lame rase le sol dans un son bien particulier, Fffsh ! Ffffsh ! Ffffsh ! L’herbe tombe au fur et à mesure du mouvement.

Ce travail terminé, il me laisse ratisser l’herbe au sol, mais la longueur du manche provoque de la maladresse et le grand-père finit proprement le travail, point d’herbe ne doit rester. Au retour, il prend en main la brouette chargée de l’herbe, de la faux et du râteau. On s’arrête devant les clapiers, pépère ouvre les cages et me donne des conseils pour nourrir les lapins. 

Au milieu des nombreux clapiers il y a un animal qui est privilégié : pinpin, c’est mon lapin qui est bichonné, dorloté, caressé et qui ne sera jamais sacrifié. Il en est de même dans presque toutes les familles.

Les fils d’ouvriers des citées iront sur les bords de route seuls ou avec leur maman ramasser une herbe particulière nommée « herbe à lapin » qu’ils choisissent pour nourrir leur élevage. Le lapin est un animal robuste, résistant et prolifique se nourrissant de pain, de déchets, de légumes, d’herbe et de foin. Dans certaines régions, on lui faisait manger des plantes aromatiques ; par exemple, en Alsace quinze jours avant le sacrifice on lui donnait du café au lait. L’objectif était d’attendrir et parfumer la chair. Il n’avait pas encore subi de nombreux croisement pour grossir plus vite, toujours plus vite, et devenir de plus en plus fragile, ce qui a provoqué la disparition de ces élevages familiaux.

La vie avait une cohérence, les mères lapins mettaient bas, les lapereaux grandissaient et arrivaient au poids souhaité ils étaient alors sacrifiés. Lors de cet acte naturel pratiqué avec respect où l’animal était remercié, je n’étais pas écarté et il en était de même pour mes camarades. Cela fait partie de la vie et au contraire dès que j’étais en âge de comprendre je recevais les conseils. Puis à l’adolescence, j’étais à l’œuvre sous la surveillance de l’adulte qui vérifiait si j’effectuais les bons gestes.

L’acte de tuer est appris non pour en sortir un plaisir, mais c’est une nécessité pour se nourrir de la même manière que la culture des légumes est transmise.

On ne fait pas de la mort un acte banni et horrible, dont il faut éloigner les enfants, mais une continuité de la vie. D’ailleurs, les gens qui décèdent sont installés chez eux ; on veille le mort et de nombreuses personnes passent pour le saluer une dernière fois.

Le lapin était surnommé la viande du pauvre, mais dans les faitouts des mères ou grands-mères qui maîtrisent les secrets de recettes qui se communiquent de génération en génération, elle se transforme en mets succulents. La maîtresse des lieux sait ravir petits et grands et pour accompagner la viande, elle fabrique des pâtes fraîches. C’est avec amusement que je lui donne un coup de main et me retrouve rapidement plus blanc que le meunier.

Chaque dimanche émanait des fenêtres de la cuisine des voix, car l’on mangeait en famille, mais aussi des effluves qui taquinaient ma gourmandise. Les talents de ma mémère métamorphosaient cette viande en festin. Que ce soit un lapin chasseur, à la moutarde ou sauté aux fines herbes. Pour moi haut comme trois pommes c’était toujours un régal.

Mais je crois que ce qui faisait battre le plus fort mon cœur, c’est les jours où je rentrais du bois avec mon grand-père en milieu de matinée. Il me demandait de m’asseoir à la table de la cuisine, puis il sortait une grosse miche de pain dans laquelle il taillait quelques tranches. Il chauffait son café et descendait à la cave, non pour chercher une bouteille de rouge, mais pour ramener une conserve maison dans laquelle se trouvait un pâté de lapin aux champignons que nous avions cueillis l’automne précédent.

Alors que de mon bol de café au lait s’élèvent des volutes de fumée, pépère place une portion de cette terrine sur un morceau de pain qu’il me tend. Pouvait-il y avoir un plus beau jour de fête ?

Mais rebroussons chemin, nous sommes dans la douceur du jardin et mon grand-père s’affaire, qu’entend-on ?

Moins puissant que le brame du cerf, plus sonore que le pépillement du poussin, l’on discerne cette clameur :

— Peau de lapin ! Peau de lapin ! Ferraille !

Certainement moins fortuné que les commerçants qui possèdent l’automobile, c’est Isidor qui, clopin-clopant, avance à côté de son cheval dont la grelottière harmonise le pas. L’animal tire la carriole dans laquelle sont rangés peut-être des trésors ? Non, ce sera de la ferraille et des peaux de lapin.

Mais que peut-on faire avec des peaux de lapin ?

Je ne me pose pas la question, car en ces temps la fourrure est à la mode. 

Le dimanche nous nous rendions à la messe en famille, on croisait souvent Alice, la cousine de ma grand-mère, ces dames papotent. Leurs palabres sont interrompu pour un bonjour conséquent à la femme du médecin, puis reprendont au sujet du manteau de vison de celle-ci. En hasardant discrètement quelques questions, j’apprendrais que les personnes aisées marquent leur différence en portant un manteau de vison alors que ma grand-mère, femme de cheminot, vêtira un manteau en fourrure de peau de lapin. 

Je ne suis donc pas étonné de voir mon grand-père s’éloigner avec quelques peaux de lapin dans une main et il reviendra avec quelques tubes de ferrailles qui serviront à bricoler un ustensile. Le fer du cheval résonne sur la route, l’homme, placide, repart et entonne sa vocalise ! Peau de lapin ! Peau de lapin ! Ferrailles ! 

Et la journée se poursuit nonchalante..


En racontant ces histoires qui ont bercé mon enfance, je n’ai point de nostalgie ; c’était un autre temps. Était-il mieux qu’aujourd’hui ? Je ne sais pas et je déclarerai comme un Normand ; peut-être ben que oui, peut-être ben que nom !

C’est à chacun de méditer sur le sujet et de trouver sa réponse. Un jour, je vous relaterai une histoire qui peut-être vous aidera à y voir plus clair !

Mon idée, mon désir ? Partager. Que ces moments qui sont charmants, car inscrits dans mon cœur de gosse ne tombent pas dans l’oubli et que nos enfants, nos petits enfants puissent s’imaginer quelle fut notre jeunesse.


Retrouvez mon livre Lever de soleil sur la vie publié aux éditions Maïa.

Catalogue Maïa

4 commentaires sur « Peaux de lapin »

  1. Salut Thierry,
    A te lire tu pourrais aussi te mettre à écrire.
    Le marchand peau de lapin m’a beaucoup marqué car la menace était : si tu n’es pas sage le marchand de peau de lapin va t’emmener !
    Merci à toi pour ton message.
    Bien amicalement
    Pascal

    J’aime

  2. J’adore ces lignes dont la nostalgie s’élève comme les volutes d’un bol de café au lait bien chaud… Volutes réconfortantes, évanescentes, éphémères mais toujours ancrées dans nos souvenirs d’enfance.
    Je ne me souvenais plus des marchands ambulants de ferraille et peaux de lapin, mais j’en ai vu au début des années 60. En revanche, j’ai des souvenirs très précis des rémouleurs, rétameurs et autres aiguiseurs de couteaux, avec leurs carioles brinquebalantes.
    Merci Pascal pour ces images.

    Aimé par 1 personne

  3. Mieux, pas mieux …???
    C’était notre enfance, c’est ce qui nous a aidé à grandir, à forger nos vies.
    A apprendre, sans trop de peur, que la mort est une composante essentielle de la vie.
    Merci Pascal pour cette belle tranche de vie.

    Aimé par 1 personne

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